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05.02.10

Chapitre 9 Chrétiens…

Si tous les chrétiens du monde voulaient se donner la main…

EC 9a Monseigneur Dimalesco s’est déplacé personnellement pour accueillir Yvan Popielaz à l’aéroport d’Istanbul. Ce n’est pas l’usage mais un envoyé spécial de la curie mérite tous les égards.
Le physique de Patrick Dimalesco n’a rien à envier à celui des grands séducteurs de la filmographie hollywoodienne. Son intelligence et son sens de l’opportunité lui ont fait gravir rapidement tous les échelons de la hiérarchie orthodoxe et sa promotion récente à la fonction d’exarque a suscité de nombreuses jalousies.
Les deux hommes se connaissent de longue date pour avoir travaillé ensemble à l’amélioration des relations entre les églises romaines et orthodoxes.
L’adjoint du patriarche d’Istanbul ne laisse pas paraître son impatience de connaître la vraie cause de la visite éclair de son alter ego. Au téléphone, l’archiprêtre lui a seulement exprimé son vœu de le rencontrer dans les plus brefs délais en prétextant la finalisation de l’ordre du jour d’une rencontre interconfessionnelle programmée pour le mois suivant.
Patrick Dimalesco n’a pas été dupe, sachant pertinemment qu’un membre aussi important de la curie ne se déplacerait pas pour régler des questions subalternes. Dans la voiture qui les conduit au patriarcat, conversant à propos de la pluie et du beau temps et subsidiairement du problème de la montée en puissance des mouvements intégristes islamistes dans ce pays laïque et du refus des autorités turques d’accepter que le patriarcat affiche ses attaches arméniennes, l’exarque ronge son frein et fait bonne figure.
Des murs blancs décorés de quelques icônes anciennes représentant la vierge, une table et des chaises ornementées d’arabesques exhalent un parfum d’orientalisme dans le bureau de l’exarque. Confortablement installé dans un large fauteur devant un thé à la pomme encore fumant, Yvan Popielaz se dévoile enfin.
- Comme vous vous en doutez, mon ami, je n’ai pas forcé votre agenda sans une raison majeure qui concerne toute la chrétienté. Il se pourrait qu’Evode d’Antioche et Saint-Pierre aient sciemment dissimulé des paroles tenues par Jésus à son cousin Jacques le mineur. S’il n’est pas apocryphe un parchemin écrit en araméen en ferait foi. – Il tend un papier à son interlocuteur – En voici le texte traduit – Par ailleurs, il se trouve qu’Alexis II Comène a envoyé un émissaire chargé de remettre en main propre au pape le journal tenu par un certain Olivier de Lastours. Nous avons retrouvé sa lettre de créance dans nos archives mais Milos Vadmus, le prélat investit de cette mission est mort à Rome et  nous ignorons s’il a rencontré le souverain pontife. L’auteur du journal rapporte un fait curieux. Son père aurait reçu d’Adhémar de Monteil, légat du pape lors de la première croisade, l’ordre de remettre à Urbain II le parchemin en question ainsi qu’un petit vase contenant le reste du vin servi lors du dernier repas du Christ. Or, on ne sait pas ce qu’il est advenu de ces reliques. Récemment, Florence Cavalore, descendante de la famille Lastours a retrouvé par hasard le testament rédigé par son aïeul en 1097 en même temps que sa copie du parchemin.
- Je sais tout cela. J’ai reçu dernièrement cette femme avec son compagnon sur les instances de l’ambassade de France à Ankara, nous lui avons remis la copie du journal de son aïeul dont nous conservons ici l’original. En outre, comme elle me l’avait promis, elle m’a adressé le double de la traduction du parchemin que vous venez de me remettre. Sur mon conseil elle a du rencontrer au Monténégro Monseigneur Mirankovic, l’évêque orthodoxe de Bar dont j’attends des nouvelles.
- Mon ami, vous avez récolté beaucoup plus d’informations sur cette affaire que les gens de la curie et de la nonciature à Paris.
Devant la mimique de dénégation de Dimalesco, l’archiprêtre poursuit :
- Ne soyez pas modeste, je pense ce que je vous dis. Le Saint père m’a missionné pour connaître les intentions du Basileus.  Pour Rome, il n’y a pas lieu de divulguer cette découverte.
- Le Basileus défend la même opinion. Votre démarche a précédé la notre. Avant de contacter la curie, j’attendais le résultat des recherches complémentaires que nous avons engagées. Il nous a semblé en effet qu’il fallait s’assurer qu’il n’existait aucun autre indice, au sujet de ces paroles supposées du Christ, quelque part au sein de nos archives. Dans le contexte actuel, il semble inutile de déstabiliser le bon déroulement des actes de dévotion de nos fidèles. A propos de dévotions, n’est-il pas temps de rendre grâce au Seigneur ? Allons prier ensemble dans notre belle église. Nous n’aurons pas bien loin à aller, elle jouxte ce bâtiment. EC 9bIls sortent se donnant le bras comme deux vieux compères.
- Chaque fois que je pénètre dans ce lieu, je suis ébloui par toutes ces icônes. Allons prier mon ami, prions pour que la chrétienté et ses serviteurs ne soit pas les victimes de la malveillance des pharisiens.
Lorsque le Père Popielaz se présente à la réception de l’hôtel Best Western Empire Palace pour régler sa note, Patrick Dimalesco l’a précédé :
- C’est déjà fait, à Istanbul, vous êtes notre invité.
Prenant son bagage il l’entraîne vers la Mercédès 500 du patriarcat garé devant le perron.
- Je vais vous conduire moi-même à l’aéroport pour éviter les indiscrétions. – Sur le ton de la plaisanterie – Je ne conduis pas souvent mais installez-vous sans crainte, j’ai recommandé nos âmes à Dieu ce matin.
- Il me semble que nous devrions intervenir chacun de notre côté au Monténégro. Si, par extraordinaire, un document authentique existait, il pourrait encore se trouver à Svac. Il faut donc éviter à tout prix que l’endroit devienne l’objet d’une exploitation touristique ou pire archéologique hors de tous contrôles.
- De mon côté, je vais établir la liste des personnes qui ont pu avoir accès aux copies de la traduction du parchemin afin de les neutraliser.
- Si je peux vous être d’une quelconque utilité, n’hésitez pas. Votre vol est prêt à l’embarquement. Bon retour et que Dieu vous bénisse.
De retour dans son bureau, l’Exarque téléphone à Aslan Bigigili, chercheur à l’Institut français de recherche à Istanbul qui avait servi d’intermédiaire entre l’ambassade de France et le patriarcat.
- Cher ami, je reçois à l’instant le texte du parchemin que nos amis français avaient promis de me faire parvenir. Vous l’ont-ils adressé également ?
- Non !
-  C’est compréhensible car ce document n’a d’intérêt que pour l’historien des religions que je suis.
- Dois-je leur transmettre un message ?
- Ce n’est pas nécessaire, je me charge de les remercier. Si vous receviez une nouvelle requête de leur part, n’hésitez pas, nous serons heureux de faire notre possible pour les aider. A bientôt et que Dieu vous bénisse.
- Au revoir mon père
Rassuré, l’exarque contacte Stanislav Mirankovic, archidiacre de Bar au Monténégro.
- Cher ami, les deux français dont je vous ai parlé vous ont-ils rendu visite ?
- Oui, juste avant de regagner Paris. Ils avaient l’air très déçus car le site de Svac est peu accessible tant il est envahi par la végétation.
- Voyez-vous cher ami, nous pensons que le déblaiement et l’exploration de cette cité à des fins touristiques ou archéologiques n’est pas souhaitable.
- Pourquoi ?
- Il n’est pas impossible que la mise à jour de traces laissées par des croisés ravive un vieil antagonisme avec les catholiques.
- De quoi s’agit-il ?
- Ce serait trop long à expliquer par téléphone mais nous pensons qu’il faut atténuer les frictions entre religions, en particulier dans votre région.
- Oui, il y a eu assez de conflits  ethniques en ex-Yougoslavie. Je vais voir ce que je peux faire auprès des autorités locales. Mais je n’ai pas une grande influence dans ce secteur  dominé par les catholiques et les musulmans.
- Enfin, rien n’est certain dans cette affaire, mais nous devons appliquer une sorte de principe de précaution spirituelle afin d’éviter d’éventuelles déconvenues.
- Notre mission apostolique est déjà bien difficile en ce siècle sans foi ni éthique et l’absence de moyens matériels n’arrange rien.
- Je partage votre point de vue. Nous devrions effectivement vous apporter une aide plus visible tant sur le plan spirituel que matériel.
- Notre église ne s’en portera que mieux.
- Je vous serai infiniment reconnaissant de bien vouloir me tenir informé.
- Cela allait de soit. Je vous salue et que Dieu vous bénisse.
- A bientôt et que Dieu vous bénisse également.
Dès son retour à Paris, Yvan Popielaz s’enquière auprès de la curie de la situation de l’évêché dont dépend Svac. On lui apprend que l’endroit est rattaché à la ville d’Ulcinj elle-même située au sud de Bar dont le port est essentiel pour l’économie du Monténégro. Ces deux villes font partie du même diocèse et c’est sa partie méridionale qui compte la communauté catholique la plus dense car la région d’Ulcinj fut jadis albanaise. De nombreux fidèles sont encore attachés à cette origine ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes politiques au gouvernement du Monténégro. La messe est d’ailleurs dite en albanais, langue enseignée aux enfants et parlée dans la majorité des familles. Cette culture ancestrale est si répandue que la chaîne de télévision locale la plus regardée diffuse uniquement ses émissions dans cet idiome. Les catholiques les plus fervents écoutent chaque jour radio Maria dont le siège est situé en Albanie, à Skadar, ville proche de la frontière monténégrine.
On précise enfin au père Popielaz que l’évêque de bar harcèle en permanence les services du Vatican afin d’obtenir des subsides pour la reconstruction d’églises détruites par le tremblement de terre de 1978. Armé de ces précieuses informations, Yvan Popielaz demande à être mis en relation avec l’évêque de Bar depuis le bureau mis à sa disposition par la nonciature,
Monseigneur Milan Klassic est un évêque imbus de sa personne et jaloux de ses prérogatives. De toute sa puissance, ce petit potentat règne par la terreur psychologique sur son petit monde chrétien. Son sacerdoce lui donne chaque jour la satisfaction d’exercer ses mauvais instincts au nom de l’église. A près de soixante dix ans, il sait devoir ses promotions uniquement à son ancienneté.
Lorsque son secrétaire lui annonce qu’un prélat de la curie le demande au téléphone, il croit à un miracle. L’écouterait-on enfin en haut lieu ? Quel montant va-t-on lui allouer pour reconstruire ses églises qu’il considère comme les bastions indispensables à la défense de la foi. Lorsqu’il entend Yvan Popielaz, sa déception est incommensurable. Il connaît la réputation de son interlocuteur par les contacts qu’il entretient à la curie et tremble comme un innocent devant le tribunal de l’inquisition.
- Bonjour mon père, que puis-je pour notre église ?
- Bonjour Monseigneur, mon nom est Yvan Popielaz. La curie m’a chargé d’une tâche qui réclame votre assistance.
- Je suis tout dévoué à la grandeur de l’église.
- Entretenez-vous de bonnes relations avec les élus de la municipalité d’Ulcinj.
- Avec certains, oui ! Mais je dois préciser que mon diocèse est un avant poste de Rome. Nous sommes le premier rempart prêt à endiguer les avancées de l’Islam et à résister à la pression orthodoxe.
- J’entends bien Monseigneur. Mais comment dois-je comprendre vos paroles ?
- J’ai de moins en moins de soutient au sein de cette municipalité. Les bons chrétiens qui la composent sont inquiets de mon impuissance à convaincre les instances vaticanes de participer à la reconstruction de nos sanctuaires.
- Je comprends, vous attendez un geste de bonne volonté dans ce sens.
- C’est cela.
- Je vais intercéder en votre faveur auprès des services concernés et leur faire prendre conscience de l’importance de la situation de votre diocèse.
- Je vous en remercie mais que dois-je obtenir de la municipalité d’Ulcinj ?
- Nous aimerions qu’aucune exploitation touristique ou archéologique ne soit entreprise sur le site de Svac.
- Est-ce indiscret de vous en demander la raison ?
- Je suis tenu au secret mais sachez que la curie ne se montrera pas ingrate si vous accédez à sa demande et obtenez le résultat escompté.
- C’est délicat. Croyez bien que je ferai tout mon possible. Toutefois un signe matériel tangible de votre part comme une avance de fonds faciliterait bien des choses.
- Je transmettrai en attendant, pouvez-vous m’expliquer comment vous allez procéder ?
- Malgré la montée en puissance de l’islam, notre foi est profondément ancrée au sein de la population albanaise d’Ulcinj.
Le père Popielaz joue l’ignorance en répondant :
- Mais c’est une province monténégrine.
- Oui mais son rattachement au Monténégro est récent, d’ailleurs la messe est dite en albanais.
- Sont-ils quand même bien intégrés ?
- Tout juste, mais pour ce qui nous occupe, il me suffira de laisser entendre aux responsables municipaux d’Ulcinj que des fouilles à Svac sont susceptibles de démontrer que les Illyriens n’ont pas été les premiers habitants de la région et, croyez-moi, ils interdiront l’accès au site pour l’éternité.
- Je ne saisis pas très bien.
- C’est très simple, les populations sont en compétition pour légitimer leur présence dans la région. Les albanais ou assimilés estiment avoir des droits sur les territoires occupés initialement par leurs ancêtres illyriens.
- A vous entendre, on devine votre attachement aux fidèles. Je sais maintenant que vous saurez dire ce qu’il faut pour préserver notre foi. Je comprends mieux à présent votre acharnement et je m’engage à défendre votre cause.
- Toute ma reconnaissance vous est acquise et que Dieu vous bénisse.
- Qu’il vous bénisse également Monseigneur.
Avec une expression du visage qui semble annoncer que la fin du monde est proche, Monseigneur Isaldi hoche de temps en temps la tête en écoutant le récit du séjour de l’envoyé de la curie au cœur du royaume orthodoxe. EC 9c- Pendant votre absence, j’ai obtenu des informations sur Bernard Laudinier. Il a trente sept ans, marié à Laure, née Mariopoulos, a fait des études brillantes pour devenir professeur à l’école des sciences politique de Paris. Il passe le plus clair de son temps à l’étude des langues archaïques du bassin méditerranéen.
- Ce jeune homme m’a l’air très bien.
- A un détail près, il est militant communiste, comme ses parents et ses grands parents.
- Au moins il a la foi.
- J’apprécie toujours votre humour mais j’ai bien peur qu’en cette occasion, il ne soit pas de mise.
- Expliquez-vous.
- Le parcours de cet homme prouve qu’il est très intelligent et cultivé. Il a déchiffré le texte en araméen du parchemin et vous conviendrez avec moi qu’il possède toutes les aptitudes requises pour en comprendre le sens.
- Vous oubliez un détail mon ami.
- Lequel ?
- C’est un militant communiste. Si ses parents l’on correctement endoctriné, ils ont su le tenir à l’écart des rites de notre foi. Cela ne nous met-il pas à l’abri ?
- Je partagerai votre vision s’il n’était pas lié d’amitié avec Florence Cavalore et Samuel Mosche. Elle, surtout, avec ses antécédents  elle pourrait lui mettre la puce à l’oreille. Dans ce cas nous aurions tout à craindre.
- Cet argument est à considérer. Ne pourrions-nous pas encore utiliser les services de ce bon Roger Ludwig afin de disposer de quelques informations sur ce qu’a pu raconter Florence Cavalore à Bernard Laudinier  ?
- J’hésite. Je l’ai vu récemment. Il m’a semblé bizarre, très perturbé, tenant des propos décousus sur la finalité de la vie.
- Il est peut-être dans une mauvaise passe. Nous avons tous douté un jour.
- Certainement, c’est pourquoi j’éviterais de faire appel à lui en ce moment.
- Tout à l’heure, vous avez bien cité le nom de Mariopoulos
- Laure Mariopoulos, c’est le nom de naissance de Laure Laudinier.
- Je ne parviens pas à me remémorer pourquoi ce patronyme d’origine grecque m’est familier. Peut-être est-il porté par une importante famille chrétienne d’orient. Si c’est le cas, cela justifierait de mettre une nouvelle fois l’exarque Dimalesco à contribution. Il lui sera facile d’intervenir par l’entremise du métropolite de Paris… Je m’en occupe.
- Il se fait tard, le voyage a du vous fatiguer. Il est temps de nous souhaiter bonne nuit et que le Seigneur exauce nos prières.

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