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05.20.10

Chapitre 14 Une guerre de…

EC 14A Une guerre de religion aura-t-elle lieu ?
Jacques Assoulehim est un imam modéré. Fils de marocain importé par la France pour participer au développement de l’habitat collectif en banlieue parisienne, c’est-à-dire employé comme manœuvre dans une entreprise de construction, il ne s’est rendu dans le pays d’origine de son père que pour passer quelques vacances et, plus tard, étudier le coran. Dès l’âge de quinze ans, il comprend les handicaps qu’il aura à surmonter pour s’intégrer. En choisissant de devenir imam il a assuré son avenir sans prévoir qu’il serait un jour confronté aux exigences de jeunes extrémistes qui se servent du coran comme d’une arme pour combattre une société qui les exclut. Combien de temps pourra-t-il encore tenir en s’appuyant sur la sagesse des anciens face à la violence des Khaled Mirouni qui fréquentent assidument le local insalubre où il préside la prière.
Mirouni est l’archétype de ces jeunes. Dixième enfant d’une famille qui en compte douze. Son grand-père a fait partie des harkis échappés aux massacres de la fin de la guerre d’Algérie. Rapatriés et parqués d’abord dans un ghetto de l’Yonne les existences de son grand père et de son père ont ensuite été jalonnées d’une suite rarement interrompue de périodes de chômage. Khaled n’a pas supporté l’école et a rejoint une bande de voyous pour accéder à la liberté, l’égalité et accessoirement à la fraternité communautaire. Habité par toute la haine du monde envers une société honnie, il s’est tourné vers l’islam et la délinquance.
 Jacques Assoulehim n’arrive pas à croire que le commanditaire du cambriolage de Périgueux soit Jean Ramirez. Il ne cesse de se demander pourquoi Khaled Mirouni a « mouillé » le président de l’association de la vénération du Christ. Est-ce une incartade de ce fanatique pour contrer l’action des chrétiens dans le quartier ? Non, il n’estime pas Mirouni assez finaud. Alors pourquoi ? Une seule solution pour le savoir sans que la communauté soit impliquée dans une guerre de religion locale : faire interroger discrètement Ramirez par Salim.
Lorsque le policier se présente à son domicile la première réaction de Jean Ramirez est de plaisanter :
- Si c’est pour me convertir, tu n’as pas frappé à la bonne porte mon frère.
- Non… je peux entrer ?
- Ici, c’est la maison de Dieu, tous les pêcheurs sont bienvenus.
- Je suis de la police. Je viens te voir à titre officieux. Connais-tu Khaled Mirouni ?
- Bien sûr, nous étions dans la même classe et nous sommes voisins.
- Je voudrais savoir s’il y a un problème entre vous.
- Non, on n’est pas du même bord mais ça n’empêche pas l’estime. Que cherches-tu à la fin ?
- Mirouni à l’air de t’en vouloir. Il est en cabane pour un bout de temps à cause d’une sale histoire et, lors de son interrogatoire, il a déclaré que tu l’avais payé pour faire un casse à Périgueux.
Jean Ramirez palit légèrement.
- Ce blaireau débloque sur moi parce que je suis catholique. Remarque que ces derniers temps, excuses, mais il tournait vraiment à l’intégriste.
- Pourquoi ?
- Il se foutait bien des cathos et de mon association.
- Ce n’est pas une raison pour t’accuser.
- Peut-être bien qu’ici, on en gêne certains…
- Je ne suis pas venu officiellement. On va encore le cuisiner. Entre temps, tu ne bouges pas et tu ne parles à personne de ma visite car si c’est une question de culte, inutile de jeter de l’huile sur le feu.
Nettement soulagé, Ramirez sourit à son visiteur en le raccompagnant :
- D’accord, je me tiens à carreaux.
- Salut je te ferai signe si j’ai du nouveau.
- A plus !
EC 14B Alors que l’inspecteur vient à peine de le quitter, Jean Ramirez se précipite dans l’escalier, vérifie en sortant que personne ne l’observe, s’empresse d’enfourcher son scooter et démarre sans avoir remarqué l’homme en moto qui le suit. Il se rend à toute allure avenue du Président Wilson, où, à la stupéfaction d’Ahmed Salim, il gare son engin sur le terre-plein central et s’engouffre dans l’immeuble de l’ambassade du Vatican à Paris.
Il bouscule les personnes qui le précèdent et s’adresse sur un ton péremptoire à l’huissier de service à l’accueil :
- Je dois voir le nonce immédiatement.
Le préposé toise ce visiteur dont la tenue ne correspond pas exactement à celle des hôtes que le nonce à l’habitude de recevoir et répond dédaigneux
- Avez-vous rendez-vous, jeune homme ?
- Dites à Monseigneur Isaldi que je dois lui parler en urgence et que c’est très important.
- On ne dérange pas Monseigneur ainsi.
- Dites-lui seulement que Jean Ramirez doit absolument le voir.
- Allez vous asseoir, je vais demander à son secrétariat.
- Si vous refusez de le prévenir immédiatement, je l’appelle sur sa ligne directe.
Il sort son téléphone portable et compose le numéro du nonce. L’huissier l’arrête.
- Comment vous êtes-vous procuré ce numéro ?
- C’est Monseigneur lui-même qui me l’a donné. Si vous ne me croyez pas, demandez-le-lui.
Vaincu, l’employé s’exécute enfin.
Sans montrer d’inquiétude, le prélat quitte une réunion et regagne son cabinet de travail. Dans l’antichambre son visiteur impromptu l’attend déjà. Sans le moindre salut Ramirez se lance dans une diatribe :
- Monseigneur, c’est la tuile. Mirouni a tout déballé à la police…
- Calmez-vous Jean, reprenez votre souffle et racontez-moi calmement. D’abord, qui est ce Mirouni ?
- Khaled Mirouni est l’homme que j’ai chargé de notre besogne. Je l’ai choisi parce que c’est un copain d’école devenu plutôt intégriste dans le genre islamique. Donc idéal pour éviter un rapprochement possible avec nous. Il y a quelques jours, Khaled a été pris dans une sale affaire. Il ne digérait pas l’attitude de Pierre Laudinier, le conseiller municipal de Saint-Denis chef de file des opposants à la construction d’une nouvelle mosquée. Khaled, quand on touche à son Allah, il devient kamikaze. Il s’est vanté dans la cité de vouloir faire la peau à toute la famille Laudinier. Il a chouré une tire et a suivi le fils pendant cent bornes jusqu’au patelin ou il lui a fait une queue de poisson, soi-disant pour lui faire peur. L’autre a perdu le contrôle et s’est tué avec sa femme. Jusque là, pas de lézard. Mais, tout à l’heure, un inspecteur arabe est venu chez moi pour me dire que Khaled avait reconnu les faits, et patati, et patata, qu’il ne voulait tuer personne mais seulement racketter le bourgeois. Dans la foulée il aurait dit aux flics que je l’avais payé pour faire un casse à Périgueux.
L’attitude de marbre de Monseigneur Isaldi exaspère son interlocuteur au point qu’il continue son récit, d’une voix saccadée en criant presque :
- Vous comprenez ! Non vous ne comprenez pas ! Je risque d’être arrêté. C’est sur, même si je ne parle pas, on va remonter jusqu’à vous. Mais comptez sur moi, je ne parlerai pas, jamais je ne trahirai notre Seigneur, plutôt mourir.
- Nous n’en sommes pas encore là, calmez-vous mon fils, reprenez votre sang froid, Dieu le veut !
EC 14C Comme hypnotisé par ces derniers mots, Ramirez se laisse tomber dans un fauteuil et y demeure prostré.
- Maintenant, rapportez-moi exactement votre conversation avec ce policier arabe.
- Il m’a d’abord dit que sa visite était officieuse. Puis, il m’a demandé si j’avais des problèmes avec Khaled. Bien sûr que non que je lui ai répondu. Après il m’a dit que Khaled m’en voulait sûrement parce que j’étais catholique et que c’était pour ça qu’il avait balancé l’histoire de Périgueux et que lui, en tant qu’inspecteur ne le croyait pas.
- Aviez-vous déjà vu ce policier mon fils ?
- Oui,  je l’ai déjà vu. Sous l’égide du père Pivotin, notre association organise souvent des manifestations, concerts, soirées en l’honneur de notre Seigneur. Pour attirer un maximum de monde, nous diffusons des tracts dans tout le quartier. Lors d’une distribution, je l’ai remarqué à la sortie de la mosquée en compagnie d’autres musulmans. C’est à cause de ça que je lui ai demandé, pour rigoler, s’il venait se convertir quand je lui ai ouvert la porte.
- Je l’avais bien compris ainsi mon fils.
- Il y a une autre chose qui me revient, je n’en suis pas sûr mais il me semble bien que Khaled était là aussi.
- Où cela ?
- A la sortie de leur « messe », le jour où on a distribué les tracts.
- Réfléchissez bien mon fils, pensez vous qu’une connivence soit possible entre votre ami Khaled et ce policier ?
Jean Ramirez a repris pied et sous son accoutrement très Seine-Saint-Denis, son vernis linguistique, un moment estompé par la panique, réapparaît progressivement
- Aucune idée mais depuis tout à l’heure, je me demande pourquoi Khaled n’a pas dévoilé à la police les véritables raisons de son agression. Et puis qu’il ait parlé de moi, cela vient comme des cheveux sur la soupe ; Khaled n’a pas la réputation d’être une balance.
- Savez-vous dans quel secteur travaille cet inspecteur ?
- Quelque part dans Paris. Et je suis certain qu’il n’est pas en poste chez nous.
- Regagnez votre domicile en paix mon fils, il ne vous arrivera rien. Si un fait nouveau se présentait, n’hésitez pas à me joindre sur ma ligne directe.
- J’ai eu si peur mon père, vous m’avez rassuré.
- Je vous fais raccompagner. Soyez béni mon fils.
Le prêtre en gris réapparait et, au rythme qui sied aux lieux, évacue Jean Ramirez de l’immeuble.
L’inspecteur qui avait  jugé inutile d’attendre que Ramirez réapparaisse avait décidé simplement de prévenir qui de droit avant de reprendre son service.
L’appel avait laissé tout d’abord l’imam Assoulehim interloqué puis il avait décidé de temporiser afin de réfléchir au  parti qu’il pouvait tirer de l’’information donnée par l’inspecteur auquel il avait répondu : 
- Nous sommes à présent en mesure de présumer de l’identité des commanditaires de l’association de la vénération du Christ. Khaled Mirouni ne m’aurait donc pas menti à propos de Périgueux.
- Souhaitez-vous que mes collègues de Drancy organisent une confrontation entre Mirouni et Ramirez ?
- Sur quel fondement, ils ne sont au courant de rien et c’est mieux ainsi car il n’est pas de notre intérêt de rapporter tous les propos que Mirouni m’a tenu. Reprenez normalement votre service et oubliez toute cette histoire.
- Inch Allah ! Mais j’aimerais que vous m’expliquiez pour le parchemin.
- Peut-être, de vive voix lorsque nous nous verrons. Inch Allah, à bientôt.

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