Chapitre 10 Le choc…
Le choc d’une disparition brutale
EC 10A Un mois plus tard, sur la nationale 6, à la sortie de Pont sur Yonne dans la direction de Sens, les gendarmes extraient deux corps sans vie d’une Mégane anéantie. La voie est large, sans obstacle particulier et la sortie de route semble inexplicable. Un témoin très âgé prétend que le conducteur de la Mégane a perdu le contrôle de son véhicule parce qu’une Golf noire lui a fait une queue de poisson. Le brigadier note la déposition, fait dégager la route et enclenche la triste enquête de routine.
Un inspecteur de police de type magrébin, la trentaine, petit, râblé, portant un collier sur un visage basané se présente devant le 92 avenue de la République à Paris. En apprenant l’accident Amalia, la gardienne portugaise de l’immeuble des époux Laudinier est si choquée qu’elle fond en larmes. Sanglotant encore, elle conduit le visiteur dans l’appartement des victimes dont elle possède un double des clés.
- Connaissez-vous l’adresse de la famille ?
- Je crois que les parents de Monsieur Bernard habitent en banlieue. Quant à la mère de Madame Laure, son épouse, je crois qu’elle est veuve mais elle ne venait pas souvent car elle habite en Grèce. C’était des gens biens chez qui je faisais le ménage depuis plus de six ans.
- Vous n’avez rien remarqué de particulier ?
- Non, sauf il y a quelques jours, j’étais dans l’appartement quand une sorte de prêtre barbu, un pope je crois, est venu voir madame pendant l’absence de monsieur. J’ai d’abord pensé que c’était un grec qui venait de la part de sa mère mais j’ai du me tromper car au bout de quelques minutes, j’ai entendu une algarade à propos de je ne sais quel document.
- Où rangeaient-ils leurs papiers ?
- Vous trouverez tout dans le bureau de Monsieur Bernard.
L’inspecteur impressionné examine la bibliothèque remplie de livres anciens.
- Ils ne manquaient pas de lecture !
- Monsieur passait son temps plongé dans des livres écrits dans des langues inconnues.
EC 10B Il ouvre les tiroirs du bureau. Dans le premier, il trouve un carnet d’adresses.
- Ceci va nous être utile pour contacter les proches.
Dans le second, il découvre un dossier intitulé : Samuel – parchemin Antioche.
- Qui est ce Samuel.
- Il venait souvent, c’est un collègue de l’école.
- Quelle école ?
- Ils étaient tous les deux professeurs à l’école des sciences politiques.
Le policier compulse le dossier et dubitatif devant la copie du parchemin :
- Il était en train de déchiffrer ça ?
- Sûrement comme bien d’autres textes, quel gâchis. Il était si savant.
- J’emporte le carnet et ce dossier pour mon enquête. Je vous remercie. – Il pose des scellés sur la porte – Personne ne doit pénétrer dans l’appartement. Voici le numéro de téléphone du commissariat en cas de problème.
Pour l’inspecteur Ahmed Salim, l’affaire est classée. Il s’agit d’un accident banal comme on en voit chaque jour et retrouver le chauffard qui l’aurait provoqué tient de l’impossible. Avant de refermer définitivement le dossier, il jette un dernier coup d’œil sur la traduction du parchemin qu’il a emportée. Comme il n’en comprend pas la teneur, il décide de l’envoyer par simple curiosité, à l’Iman de la mosquée qu’il fréquente à Aubervilliers.
Les yeux de l’homme qui se présente au commissariat du 11ème arrondissement sont enfoncés dans leurs orbites soulignées par des cernes noirs, cicatrices non refermées qui barrent son visage. Son dos courbé par la douleur donne l’impression que Pierre Laudinier est tout petit alors qu’il mesure plus d’un mètre quatre-vingt. Il est venu là, la veille de l’enterrement de son fils pour se faire remettre le rapport de gendarmerie et les pièces emportées par la police ainsi que les quelques effets récupérés dans la voiture après l’accident.
Assis dans la salle d’attente, il ne réagit pas immédiatement à l’appel de son nom. Le préposé s’approche de lui pour l’extraire de la torpeur de sa peine. Il se lève alors péniblement et suit le fonctionnaire.
Les formalités sont rapides. On lui confirme que l’enquête est clôturée et que les scellés apposés sur la porte de l’appartement des défunts ont été retirés.
Il quitte ensuite les lieux comme un somnambule qui ne se réveillera jamais.
Le cambriolage dont Rosine a été victime nous a laissé en plein marasme lorsque Pierre Laudinier nous apprend les décès de Bernard et Laure dans un accident de la route. Nous sommes anéantis.
Je m’aperçois que Sam avait été plus proche de Bernard que je ne l’avais supposé. Il m’avoue que notre rencontre avait distendu leurs liens amicaux à cause de mon appartenance bourgeoise. Sam me rapporte ensuite qu’après notre derniers dîner, son ami l’avait interpellé entre deux cours pour lui dire : « Son bortch est si savoureux que le grand soir, je m’arrangerai pour que Florence soit épargnée. Finalement, les chiens font parfois des chattes ». Cette forme d’amende honorable qui avait ravi Samuel faisaient couler à présent de grosses larmes sur ses joues.
Les jours suivants, nos pensées vont toutes à nos amis. Nous assistons à l’office religieux donné en leur mémoire.
La cérémonie funèbre a lieu dans l’église Saint-Ambroise à Paris XI. Se côtoient sans distinction des élèves et professeurs de l’école des sciences politiques, des ouvriers, des édiles du département de la Seine-Saint-Denis et les membres de la famille. En écoutant les éloges funèbres prononcés tour à tour par le directeur de Sciences-po et un membre de la cellule communiste du quartier Saint-Maur que présidait Bernard, toute l’assemblée éprouve le sentiment que cet homme était l’épicentre d’une rare transversalité sociale. Mais, la messe dite, sur le perron de l’église, les affinités reprennent le dessus. Des groupes homogènes se reforment pour suivre le cortège qui s’engage boulevard Voltaire, passe place Léon Blum puis remonte la rue de la Roquette jusqu’à l’entrée principale du cimetière du Père Lachaise.
Après s’être recueilli devant le caveau, les invités se dispersent et nous laissons les parents qui ont décidé de se rendre dans l’appartement de leurs enfants.
Pendant la triste période qui suit, nos préoccupations à propos du parchemin, de Gouffier, des croisades… étaient passés au second plan jusqu’à cette visite d’un policier périgourdin à Rosine laissant supposer un lien entre l’accident de nos amis et le parchemin.

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