Chapitre 7 Le métier…
Le métier de père est parfois difficile à assumer
EC 7a -
Rue Gay-Lussac chez les Cavalore :
- Tu sais bien que si je pouvais encore exercer la moindre influence sur Florence je me l’interdirais. Elle est adulte, je respecte son indépendance et je tiens à préserver la qualité de nos relations.
Jean Cavalore est de la même génération que son ami Roger Ludwig. Proche de la retraite, il dirige encore l’entreprise de travaux publics florissante qu’il a fondée. Grand, cheveux gris, sa prestance tranche avec celle de son visiteur qui se tortille, assis mal à l’aise dans un fauteuil Louis XVI.
- Oui mais il est très important que tu lui parles.
Dans le salon d’époque XVIIIe devant un verre de Porto, le père de Florence ne cache pas sa surprise. Il interpelle son épouse Suzanne, belle et grande bourgeoise bon chic bon genre en train de choisir un vase assez haut pour contenir les fleurs apportées par leur invité.
- Tu ne devineras jamais pourquoi Roger est venu ce soir. Il veut tout bonnement que je demande à Florence de cesser ses recherches généalogiques et surtout que je l’empêche de divulguer ses découvertes.
- Gouffier de Lastours n’est tout de même pas un pestiféré. C’est un héros de la première croisade (L). J’ai aussi mon mot à dire car je précède Florence dans l’ordre de filiation ce qui signifie que Gouffier est mon ancêtre avant d’être celui de Florence.
- Imparable ma chérie !
Ludwig ne se laisse pas distraire et suit son idée :
- Je ne le conteste pas mais son testament contient certains des détails que Rome souhaite vérifier avant toute diffusion.
- Lesquels ? Florence nous a fait lire tout ce qu’elle a trouvé et nous n’avons rien remarqué qui puisse inquiéter le Vatican. Et puis si c’est une sombre histoire de théologiens qui coupent les évangiles (L) en quatre, Rassure-toi sa diffusion n’intéressera personne
- Tant mieux, tant mieux !
- Ne serais-tu pas en service commandé par les curés ?
- Pas exactement mais nous avons pensé qu’une intervention auprès de ta fille…
- Serait mieux accueillie… N’y compte pas ! Mais tu peux rester dîner.
- Je n’incline et je reste, mais réfléchis. Pour tes affaires, il ne serait pas bon que ton nom soit mêlé à une campagne de dénigrement de l’église fondée sur de fausses informations.
- C’est si grave ?
- Pas pour l’instant, comme je te l’ai déjà dit, il faut d’abord vérifier.
- Florence nous rend visite régulièrement Je te promets de lui rapporterai notre conversation, rien de plus.
Le jeudi suivant Florence se rend comme chaque semaine rue Gay Lussac. Élancée comme sa mère à qui elle ressemble, c’est une jeune femme moderne très réceptive aux idées féministes en vogue mais restée attachée aux valeurs dispensées par son éducation. Ses parents sont très fiers d’elle et ne tarissent pas d’éloges. Lorsqu’elle s’est lancée dans le métier de décoratrice d’intérieurs, ses premiers clients ont été puisés dans le cercle des relations familiales. Le bouche à oreille lui a permis ensuite d’étendre sa clientèle et d’acquérir son indépendance matérielle.
Depuis, ses parents l’ont toujours soutenue dans ses choix même s’ils ont montré une certaine réserve lorsqu’elle a choisi de vivre avec Samuel Mosche. Non parce qu’il était professeur dans une école prestigieuse mais ils craignaient que leur fille éprouve quelques difficultés à s’adapter à la culture juive (L) de l’heureux élu.
Florence adore cette petite escapade hebdomadaire qui la replonge dans l’ambiance de son enfance. Il est vrai que ses parents ont conservé sa chambre de jeune fille en l’état, au cas où !
Ce jour là, elle note dans l’accueil de sa mère une solennité inhabituelle : EC 7b
- Ma chérie, ton père désire te parler, rejoins le dans son bureau.
- Que se passe-t-il ?
- C’est au sujet d’une visite inopinée de Roger Ludwig à ton sujet..
- Le « révérend » Roger, nous étions à la nonciature ensemble au début de la semaine. S’il a quelque chose à me dire, il connaît mon numéro de téléphone.
- C’est la vieille école, il croit qu’un père est mieux placé pour parler à sa fille.
- De quoi, grands dieux ?
- Justement le voilà, il en a eu assez de t’attendre dans une pièce où il ne met plus jamais les pieds, sauf pour bouder un peu. Je pense qu’il s’est juste caché pour que je lui évite la corvée de te parler de Roger le premier.
- Mais enfin, quelle corvée ?
Suzanne et Pierre répètent les conseils donnés par Roger Ludwig à l’attention de Florence qui s’exclame :
- Quel faux-jeton ! Je n’y avais pas pensé, mais j’alerterais bien la presse, rien que pour le plaisir de les faire enrager.
- Ne soit pas bécasse. As-tu une idée de ce qui les traumatise ?
- Une minuscule, mais il est trop tôt pour en parler.
- Et tu oses traiter Roger de faux-jeton.
- Bon, je m’incline. Notre parchemin en araméen donne une version différente de certains passages des évangiles du nouveau testament concernant certaines choses.
- Quelles choses ?
- Je vous le dirai quand je serai sûre.
- Ma chérie, ils sont comme toi, ils veulent seulement vérifier.
- Ou éviter d’exhumer, un texte enterré depuis deux mille ans ! Rassure ton ami Roger. Dis-lui que tu m’as persuadé. Si tu joues bien ton rôle de pater familias, il te croira J’aurai la paix et ton image de chef de famille sera renflouée auprès de cette bande de bigots.
- Samuel sera d’accord ?
- Samuel et moi sommes toujours d’accord.
Je suis folle de rage ! Malgré tous ses efforts, Samuel n’arrive pas à me calmer.
- Ce Ludwig est vraiment un rat ! Tu imagines, il est intervenu auprès des parents pour nous empêcher de publier le contenu du parchemin.
- Ce n’est que cela ?
- Tu prends son parti ?
- Non, bien sûr que non mais il a peut-être eu peur de t’aborder de front.
- C’est un lâche et un hypocrite.
- A voir ta réaction, on peut le comprendre.
- Les hommes sont tous des lâches et en plus ce type est un maître chanteur.
- Comment cela ?
- Il a menacé de nuire aux affaires de mon père à mots à peine couverts.
- Je ne crois pas qu’il puisse grand-chose.
-Détrompes-toi. Lui, peut-être pas mais les calotins pour qui il roule ont un pouvoir de nuisance plus grand que tu ne l’imagines. En plus, avec ces accointances dans l’ordre de malte(L), on ne sait jamais.
- Pour toi c’est donc Isaldi qui tire les ficelles.
- Pas directement, il doit obéir à des ordres.
- Des ordres de qui tudieu ?
- De la curie mon chéri.
- Il ne faut pas exagérer, mais tu as sans doute raison. Si je te suis, il est maintenant certain que l’église ne souhaite pas la divulgation de notre parchemin et ils ont essayé de nous convaincre gentiment en nous envoyant Ludwig.
- Ils auraient pu nous en parler directement.
- N’as-tu pas toujours prétendu que ce n’était pas dans leurs manières.
- C’est vrai. Dans ce cas, ne bougeons plus et attendons la suite.
- Tu verras, il ne se passera plus rien.
- S’il existe, que Dieu t’entende !
Si l’ennemi est identifié, il n’est pas moulin à vent, et je me sens comme Sancho incapable de calmer les ardeurs vengeresses de mon Don Samuel. Heureusement, je possède quelques atouts que le valet de Don Quichotte ne possédait pas. Quelques tendresses ramènent mon seigneur à la raison et le fait abandonner sans regret les alléchantes perspectives de faire sauter l’immeuble de la nonciature, d’incendier Notre-Dame où plus simplement de casser la figure de Monseigneur Isaldi.
A l’inverse, mon prêche pour la diffusion du parchemin sur Internet et dans les médias fait frémir Samuel. Il ne souhaite pas se retrouver au centre d’une polémique susceptible de nuire à sa carrière de professeur. Les attaques personnelles et la calomnie ne sont-elles pas les moyens les plus efficaces pour détourner l’attention de l’opinion ?
Si la vengeance est un plat qui se mange froid, plusieurs jours de réflexions ne nous font pas entrevoir la moindre solution afin que pauvres pots de terre nous parvenions à briser un pot de fer institutionnel ?

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