Chapitre 6 Troubles…
Troubles chez les chrétiens du cénacle
EC 6a A peine rentrés, par priorité, je raconte en détail les péripéties de nos vacances à Rosine. Elle partage mon point de vue sur l’importance du parchemin dont nous lui avons envoyé la traduction avant notre départ.
Un message de Bernard Laudinier nous annonce qu’il tient à notre disposition la version définitive de son travail. Samuel suggère de l’inviter à dîner avec son épouse et balaye mes quelques réticences idéologiques par :
- Touches-pas à Karl et tout ce passera très bien. Effectivement Bernard et Laure s’avèrent charmants et spirituels.
Quand je sers un bortsch (L) en entrée, Bernard ne peut s’empêcher de sourire et de me lancer :
- Depuis la chute de Staline, j’ai renoncé à confondre opinions politiques et cuisine. Ceci dit, j’adore le bortsch et le votre est excellent.
Sam sent le danger et ne me laisse pas le temps de réagir :
- Florence prétend que le texte du parchemin est une bombe.
- Je n’y ai rien vu de bien explosif. Mais entre les bondieuseries et moi, il y a un monde…
Je m’abstiens avec peine d’ajouter « totalitaire ».
- Je ne suis pas très féru non plus, écoutes plutôt les arguments de Florence.
J’essaye d’abord de dévier la conversation :
- Sam, les verres de nos invités sont vides.
- Je suis désolé, il n’y a que du bordeaux, nous n’avons pas encore pu nous procuré la fiole de vin millésimé année 0. Mais ce n’est que partie remise…
Ce genre de plaisanterie m’incite à m’exécuter :
- Selon les paroles de Jésus rapportées par Jacques le mineur(L) la résurrection dépendrait de l’avènement de la paix entre les hommes. Si cela est exact, la résurrection dépend d’un élément nouveau qui n’a jamais été pris en compte dans les discours adressés aux fidèles. La connaissance par les papes, évêques et autres patriarches de se message du Chris signifierait qu’ils ont sciemment mentis aux chrétiens depuis deux millénaires. Après un court silence, Bernard reprend :
- Dans ce milieu sectaire, cela ne m’étonne pas – ben voyons – mais si j’ai bien tout compris, c’est l’absence de référence à la paix dans la liturgie qui a permis à la hiérarchie de l’église d’envoyer ses ouailles tuer et se faire tuer.
- Bingo ! Et la lumière se fit dans les pensées de Samuel :
- Maintenant, je comprends mieux notre ami Adhémar. La diffusion du texte aurait mis à mal le discours de son ami Urbain à Clermont (L), le scénario de la croisade sans oublier son fameux cri : Dieu le veut. Heureusement que tout cela est de l’histoire ancienne, aujourd’hui ces questions sont dépassées.
- Tu veux rire, regardes autour de nous. Sans remonter à la dernière guerre mondiale, nous vivons encore à l’heure des guerres de religion perpétrer par des intégristes de tous bords. Bernard et Laure abondent dans mon sens avant que Sam ne poursuive :
- Les réactions du nonce et de Dimalesco sont révélatrices à cet égard. – S’adressant à nos invités – Entre temps, il vaudrait mieux ne pas divulguer la teneur du parchemin.
- Dommage, je l’aurai bien communiqué à l’association des libres penseurs (L) et à la presse.
- Attends mon feu vert.
- Ne tarde pas trop car je ne suis pas certain de résister longtemps, mon envie est pressante !
- Compte sur moi, je le surveillerai. Conclut Laure.
Nous sommes loin d’imaginer que nous venons de vivre notre dernière rencontre avec Laure et Bernard.
Quelques jours plus tard à la nonciature nous venons tenir notre promesse d’apporter le parchemin rédigé en araméen laissé par notre lointain ancêtre.
EC 6b L’extrême minceur du nonce accentuée par sa grande taille et son faciès taillé à la serpe nous inspirent le respect au-delà de sa fonction. Austérité est d’emblée le qualificatif qui vient à notre esprit pour décrire le maintient du prélat représentant le Vatican à Paris. Austérité de l’homme, mais aussi de son environnement. Les murs de son cabinet de travail sont d’un blanc presque éblouissant. Ils mettent en valeur un superbe crucifix accroché à droite au-dessus d’un prie dieu recouvert d’un velours rouge légèrement usé. Installé derrière une table en chêne ciré aux rebords finement ciselés le nonce nous fait face. A la lecture de la traduction du parchemin Roger Ludwig qui nous accompagne ne cache pas son profond désarroi alors que Monseigneur Isaldi blêmit avant de se reprendre
- Comment se sont passé vos vacances en Turquie, avez-vous appris autre chose ?
- Oui, un pope, Milos Vadmus a été envoyé à Rome en 1181 par Alexis II Commène avec pour mission de remettre au pape une copie du journal d’Olivier de Lastours qui confirme la teneur du testament de son père Gouffier. Ce prélat n’est jamais réapparu à Byzance. Il serait intéressant de savoir s’il a pu accomplir sa mission. Et de votre côté Monseigneur ?
- Les archivistes du Vatican n’ont rien trouvé.
- Que pensez-vous de ce parchemin ?
- Son intérêt est purement historique, je vais le transmettre à la curie. Il éclairera peut-être certains aspects du travail des disciples…
Roger interrompt le nonce :
- Ce texte est sûrement apocryphe, Le travail apostolique des disciples ne peut être contesté.
- Bien sûr mon ami, vous avez entièrement raison. – Ce tournant vers nous – Il est vrai que nous ne pouvons pas donner du crédit à ces documents sur la foi de simples copies tant que l’on n’en connaît pas l’origine exacte.
Après quelques échanges sur la beauté d’Istanbul, nous quittons les lieux toujours accompagnés par le maître gris des cérémonies de sorties.
Alors que Florence et Samuel n’ont pas encore quitté l’immeuble, l’archiprêtre Yvan Popielaz rejoint le nonce et Roger Ludwig depuis une pièce adjacente au bureau du nonce d’où il a entendu toute la conversation.
La singularité de cette réunion est accentuée par les contrastes de comportements qui soulignent la différence de personnalité des trois hommes en présence. Leurs parcours tout d’abord. Monseigneur Isaldi est devenu évêque en atteignant la soixantaine. Son éducation bourgeoise, sa famille, les jésuites (L) qui l’ont formé ont participé pleinement à la révélation de sa foi et il s’enorgueillit d’avoir toute sa vie soumis son ambition à cet engagement.
Pour le père Yvan Popielaz, c’est tout autre chose. Né en Pologne, il s’est tourné à l’adolescence vers une pratique religieuse propice à son épanouissement personnel. La curie (L) l’a accueilli dès sa sortie du séminaire où ses qualités de stratège avaient été remarquées. Depuis, comme son père, communiste pratiquant le lui avait enseigné, il a toujours su mettre sa foi au service de son ambition pour tirer profit de la crédulité humaine. Aussi petit et gras que le nonce est grand et maigre, à quarante ans passés, sous son air jovial, il est craint et respecté par de nombreux membres du clergé.
Roger Ludwig, est le plus effacé des trois personnages. Tout parait insignifiant chez cet homme de soixante ans qui vit remplit d’amertume. Il peut bien se targuer de sa culture ou de son expertise en langue latine archaïque, il est aigri de ne pas avoir réalisé sa vocation ecclésiastique. Il a néanmoins consacré toute sa vie à sa foi en côtoyant l’institution sans titre ni fonction officielle pour légitimer ses actions.
Le regard pétillant d’intelligence de l’envoyé spécial de la curie s’assombrit à la lecture du document que lui remet le nonce, puis s’adressant à Roger Ludwig il demande :
- Qui sont exactement cette Florence et ce Samuel ?
- Je connais Florence Cavalore depuis son enfance. Son père est l’un de mes meilleurs amis. Elle a été élevée dans la foi et a poursuivi ses études chez les sœurs jusqu’au baccalauréat.
- Sa connaissance de la liturgie lui a peut-être permis de comprendre le sens du texte.
- C’est possible mais elle ne pratique plus.
- Et ses parents ?
- Non plus, néanmoins, cela ne les empêche pas d’aider substantiellement leur paroisse. Quant à Samuel Mosche, je sais seulement qu’il est juif, orphelin et professeur à l’école des sciences politiques à Paris et se dit athée.
- C’est un bon point pour ce qui nous occupe.
- Encore une chose, savez-vous qui a déchiffré le texte en araméen du parchemin ?
- Je crois qu’il s’agit d’un collègue de Samuel. Il me suffit d’un coup de fil pour apprendre son nom.
- Soyez discret. Pendant que Roger Ludwig s’isole pour téléphoner, le nonce poursuit :
- Croyez- vous que cela puisse être vrai ?
- Qui peut le savoir ? Nous saurons garder et protéger le secret qui nous lie. Ces paroles ont été dites par Evode d’Antioche (L) dans le discours qu’il a prononcé lors du départ de Saint-Pierre pour Rome. N’oublions pas qu’Evode a fait partie des soixante dix disciples de Jésus qui assistèrent les apôtres dans leurs travaux apostoliques, on peut donc tout imaginer.
- Si je comprends bien, la chose est possible. Sans l’engouement de Florence Cavalore pour la généalogie… .
- Que ce document soit vrai ou faux, qu’il ait existé ou non, qu’il ait été exhumé lors de la première croisade ou pas, sa divulgation pourrait avoir des effets déplorables.
Roger Ludwig éteint son téléphone portable et revient se mêler à la conversation :
- Le collègue de Samuel Mosche se nomme Bernard Laudinier.
- C’est noté. Je disais justement à Monseigneur Isaldi qu’en l’absence de certitude, nous devons nous employer à limiter autant que possible la diffusion de ce texte. Il faut éviter à tout prix qu’il tombe entre les mains de personnes mal intentionnées.
- Je connais bien le père de Florence, je peux lui demander d’intervenir auprès de sa fille.
- Très bonne idée, commençons donc par cela.
- Je vous tiendrai informé de la réaction des parents et de la fille.
- C’est cela, mais nous avons déjà beaucoup abusé de votre temps. A bientôt Monsieur Ludwig et que Dieu vous bénisse.
Roger Ludwig n’apprécie pas d’être congédié ainsi et lance sur un ton fielleux qui se veut acerbe :
- Vous êtes bien certain de ne plus avoir besoin de moi ?
- Non, non, mon ami… Lui répond le nonce indifférent.
Comme pour Florence et Samuel, le prêtre en gris est déjà prêt à reconduire l’invité devenu indésirable. Les deux hommes d’église restés seuls, le nonce reprend :
- Je ne crois pas beaucoup à cette intervention.
- Moi non plus, mais elle est susceptible de nous aider à couvrir les nôtres.
- Quels sont vos desseins ?
- Allumer des contrefeux Monseigneur.
- Mais il n’y a pas encore le feu.
- Justement prenons les devants.
- Comment cela ?
- Voyons qui est au courant à part Florence et Samuel, vous m’avez parlé d’une Rosine Dujorlin, cousine de Florence, il me semble.
- Oui.
- La liste comprend encore les parents de Florence, le patriarcat d’Istanbul, ce Bernard Laudinier dont on ne sait rien, et… Roger Ludwig.
- Pour Laudinier, je vais prendre des renseignements, quant à Roger Ludwig, je lui fais confiance, il ne trahira jamais.
- Il me semble que vous n’avez pas mentionné le détour de nos deux tourtereaux au Monténégro.
- Vous avez raison Monseigneur, il ne faut rien laisser au hasard, ni le Monténégro, ni Ludwig.
Après avoir quitté l’immeuble de la nonciature, je pose à Sam la question qui me brûle les lèvres :
- Crois tu que Dimalesco aura la même réaction lorsqu’il lira le parchemin ?
- Sans aucun doute, ma petite Florence, tu avais raison sur toute la ligne !
- Je n’en suis pas si fière. Quand on touche à leur sanctuaire, ces gens là peuvent devenir plus dangereux que tu ne l’imagines. Sam me prends alors par les épaules et me glisse à l’oreille :
- Ce soir, pas de parano, nous fêtons ta victoire en amoureux.

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