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01.15.10

Chapitre 3 Documents…

 

Des documents qui ne laissent pas le Vatican indifférent

EC3a Rosine m’annonce au téléphone que la deuxième malle ne contient que quelques photos, livres, papiers et vêtements sans intérêt. En revanche elle a trouvé, pliés entre les pages d’un vieux missel d’autres documents de la veine du premier. Ils sont couverts de la même écriture manuscrite sur un type de papier similaire. Elle est d’autant plus excitée par sa trouvaille que certains comportent des dessins qu’elle qualifie de signes cabalistiques. Elle accepte de nous apporter ses trésors à Paris.
Nous avons pris rendez-vous avec Roger Ludwig deux heures après l’arrivée de son train gare d’Austerlitz. Cela nous donne le temps de traverser la Seine à pieds et de prendre un verre au bar du restaurant Le Train bleu, situé dans l’enceinte de la gare de Lyon. L’endroit est admirablement décoré, calme, discret et se trouve à deux pas de la rue Hector Malot ou demeure notre expert. Sans attendre le serveur, Rosine nous dévoile les photocopies de six documents manuscrits sur parchemin. Cinq sont couverts d’une écriture latine de type caroline (L). Le recto du dernier comporte une représentation de signes qui semblent être des lettres d’un alphabet ancien et son verso un dessin représentant un petit récipient en forme d’amphore.
Roger Ludwig adore ménager ses effets. Il étale soigneusement les cinq feuillets en latin et les examine minutieusement pendant que Rosine lui explique qu’elle a trouvé ces documents dans son grenier en rangeant des vieux papiers.
- C’est souvent le cas, il y a encore tant de trésors cachés dans les greniers et les caves, pérore Roger sur un ton mondain. Voyons ces papiers. Ce sera difficile, le texte est plus long que la dernière fois. Voilà je les ai reclassés dans l’ordre.
Prenant un crayon il numérote les pages.
- Il s’agit d’une sorte de testament. Cela va prendre un moment et c’est déjà l’heure du thé. Je vais vous le servir.
Le rite dure une bonne demi-heure. Roger met la cérémonie  à profit pour nous instruire des différentes façons de préparer une infusion dans les règles de l’art. Après la dégustation, il reprend :
- Je vais essayer de vous donner la signification de ce texte écrit par Gouffier de Lastours pour son fils Olivier en langage d’aujourd’hui.
EC3b A Antioche, juste avant de rendre l’âme, le légat du pape Adhémar de Monteil (L) m’a confié une mission. A la fin de notre croisade, avant de revenir chez nous, j’ai devoir de me rendre à Rome et remettre en mains propres au Saint Père Urbain II (L) un sac scellé.
Le légat  m’a ordonné aussi de graver dans ma mémoire les paroles qui ne peuvent être écrites et que seul le Saint Père peut entendre et comprendre : « A Odon ! Sache mon ami que la vision de Barthelemy
(L) rapportée par Aguiles sur mon ordre ne fut que diversion. »
En me délivrant ensuite un sauf conduit pour accéder sans entrave à sa Sainteté, il m’a fait jurer sur les Saintes évangiles, de ne rien dévoiler de cela, même sous la question.
J’ai quitté la Terre Sainte en  janvier 1099. Sur le chemin du retour, j’ai fait halte à Svac (P), cité de la province de Prévalitana
(L). J’avais à m’enquérir d’Etiennette que j’ai laissée là sur le chemin de Jérusalem en l’an 1096 sous la garde de mon fidèle serviteur Jacques Nexon. Dieu m’a donné la joie de prendre dans mes bras Ranulphe le fils qu’Etiennette m’a donné. En septembre alors que je m’apprêtais à reprendre la route de Rome, j’ai eu grande affliction d’apprendre que le pape Urbain II avait rejoint le Seigneur. Dieu me pardonne, j’ai alors brisé les scellés du sac. J’ai trouvé dedans une lettre pour Sa Sainteté, un parchemin couvert de signes étranges et un petit récipient en forme d’amphore contenant un liquide.
J’ai fait une copie de la lettre et du parchemin et un dessin du récipient. J’ai refermé le sac, l’ai scellé puis laissé sous la garde de Jacques Nexon. Avant de prendre la route pleine de périls du retour, j’ai confié la copie de ce récit à Etiennette et lui ai demandé de le remettre à Ranulphe après ma mort. Arrivé dans nos contrées, j’ai décidé de me rendre directement à l’abbaye de Cluny sans passer par notre domaine et de demander conseil à l’abbé Hugues de Sémur
(L) dont Monseigneur de Monteil m’avait dit qu’il était grand ami.
Voilà, pour les trois premiers feuillets, le quatrième est différent. Adhémar de Monteil semble écrire à un ami :
Cher Odon, soit en confiance avec le seigneur de Lastours. Il m’a sauvé la vie lorsque les Petchenègues (L) ont voulu m’occire.
Les paroles qu’il prononcera sont miennes. Prions pour que le  secret d’Antioche ne soit jamais dévoilé et pour que l’âme de Saint Benoît (L) continue à guider notre foi. Prie pour le salut de ton cher Adhémar.
Le cinquième est de la même écriture que les trois premiers, c’est une simple note :
En ce jour de novembre 1099, j’ai rencontré à Cluny l’abbé Hugues qui m’a reçu bien aimablement quand je lui ai parlé de Monseigneur Adhémar de Monteil et de la mission qu’il m’avait confiée. Par prudence je lui ai dit que le sac m’avait été pris par des brigands près de Venise. Après que je lui ai remis les copies de tout, sur Dieu, il m’a délié de ma mission qui serait maintenant accomplie par lui.
D’une autre main, il a été écrit plus bas : 
 Moi, Olivier de Lastours, enfant de Gouffier ordonne qu’après ma mort, ceci et ce qui l’accompagne soient remis à la descendance  vivante de Gérald, frère de Gouffier.
Je confirme à la cantonade que Rosine est issue de la branche familiale de Gérald de Lastours et que j’ai enregistré ce que Roger nous a traduit pour le transcrire sur mon ordinateur. Nous sommes tous dans l’expectative quand Samuel prend la parole :
- Je peux recouper certaines de ces informations avec le résultat de mes premières recherches sur les croisades mais ce que nous venons d’entendre ouvre un champ d’investigations beaucoup plus vaste. J’accompagnerai Rosine et Florence si elles décident de continuer l’enquête mais pour ma part, je persiste à penser que tout a été réglé à l’époque par l’abbé Hugues en relation avec le Vatican (L).
EC3c Roger Ludwig resté silencieux, absorbé par ces pensées, nous dit alors comme se parlant à lui-même :
- Oui, bien sûr l’abbé Hugues… Le premier document que vous m’avez donné à déchiffrer est sans conteste le sauf conduit remis par Adhémar de Monteil à Gouffier de Lastours pour accéder à Urbain II. Mais pour ceux que vous me présentez aujourd’hui rien n’est clair, d’autant plus qu’en 1099,  l’abbé était déjà bien vieux. Comment considérait-t-il le successeur d’Urbain et quelles relations entretenait-il avec lui ? A-t-il transmis ou enterré l’information ?
J’ai quelques accointances à la nonciature (L) qui me fait l’honneur de me consulter de temps à autre pour mes compétences en latin archaïque. Par cette entremise, pourquoi ne pas essayer de savoir s’il ne reste pas quelques traces de cette affaire dans les archives secrètes de la bibliothèque vaticane (L) ? Je peux vous organiser un rendez-vous si vous me permettez d’en parler ; réfléchissez ! 
Je profite d’une absence momentanée de notre hôte pour arrêter Rosine qui s’apprêtait à extraire le dernier parchemin de son sac et lui chuchote en conspiratrice :
- C’est prématuré, acceptons d’abord la proposition de Roger.  J’ai envie d’en savoir d’avantage sur notre expert. 
- Je croyais que tu le connaissais bien,  réagit Samuel.
- Oui, lui me connaît depuis que je suis née, c’est un vieil ami de mon père. Tu vas être déçu mais jusqu’ici, ma passion pour le latin archaïque a toujours été très limitée.
Lorsque Roger est de retour, nous lui annonçons notre décision de suivre son conseil, sur quoi il nous promet de nous contacter rapidement.
Il est temps de se rendre rue Gay Lussac. Ma mère nous attend pour le dîner. Tout à son plaisir de découvrir sa nouvelle cousine Lastours, elle mobilise Rosine pendant toute la soirée. L’intérêt que montre mon père pour notre histoire nous offre l’opportunité de le questionner au sujet de son ami latiniste. Depuis le lycée, ils ne se sont jamais perdus de vue. Fervent catholique, Ludwig, après avoir envisagé de vouer sa vie à Dieu, s’est orienté vers la connaissance du latin dont il est devenu un expert mondialement reconnu. Austère héritier d’une famille aisée, il ne s’est jamais marié et se consacre à des œuvres humanitaires dans le cadre de l’organisation caritative des Chevaliers de Malte (L). Mon père ajoute en souriant, qu’avec un tel ami, il est certain de sauver son âme par procuration et qu’en y réfléchissant, il n’est peut être jamais trop tard pour bien croire. 
A la fin de cette journée, il nous reste à installer une Rosine enchantée dans la chambre d’ami que je lui ai préparée.
Le lendemain, Au milieu de la matinée, Sam m’annonce que Bernard Laudinier, un collègue féru d’écritures anciennes a identifié les signes dessinés sur le parchemin. D’après lui, nous sommes en présence de caractères araméens (L). Avec la copie que Sam lui a confiée, Laudinier a donné son accord pour en déchiffrer le sens. 
Peu après, Roger Ludwig téléphone et nous demande de le retrouver, sans oublier nos documents, à dix-neuf heures devant la nonciature située avenue du Président Wilson.
A notre grand étonnement, c’est le nonce Monseigneur Isaldi lui-même qui nous fait l’honneur du lieu. Sam avec son esprit toujours mal tourné persifle en comptant les marches du large escalier qui conduit aux salons :
- un pauvre, deux pauvres, trois pauvres… 
Je lui jette mon regard le plus noir. Roger se retourne. A-t-il entendu ? Dieu seul le sait et ici l’expression prend tout son sens.
Nous sommes confortablement installés dans un salon somptueux. L’ambiance des présentations est assez « petits fours » comme dirait ma mère. Nous assistons ensuite éberlués à un badinage entre le Nonce et Roger jabotant à propos du mérite de leurs Saints préférés. Après cette mise en bouche Roger nous sert l’entrée avec du : j’ai informé Monseigneur, Monseigneur s’est montré curieux, Monseigneur vous remercie de vous être déplacé si vite, Monseigneur va mettre tout en œuvre pour vous aider, montrez-donc à Monseigneur les documents que j’ai déchiffrés. Nous sommes prêts à succomber sous cet amas de Monseigneurs quand enfin Monseigneur Isaldi daigne prendre la parole. Avec une voix d’hypnotiseur qui aurait mangé trop de miel, il se félicite de recevoir les descendants d’un homme qui s’est illustré par son ardeur et sa foi pendant la première croisade. Après un instant de félicité partagée, je lui tends les copies des documents accompagnées de leurs traductions que j’ai eu le temps d’imprimer au cours de l’après-midi. Le prélat les examine longtemps avant de déclarer :
- Il se trouve que l’histoire de la première croisade (L) a longtemps été l’objet de mes études. Autant que je me souvienne, lors de mes recherches, je n’ai jamais vu trace, de la mission évoquée par votre aïeul. Pourtant j’ai eu en main la correspondance entre l’abbé Hugues et les papes qui se sont succédés de son vivant. Des simples copies ne suffisent pas. Il me faudrait vos documents originaux pour diligenter une recherche aux archives vaticanes.
A Rosine qui décline poliment sa requête, le nonce répond :
- Je vous comprends, j’agirai selon vos vœux. J’espère qu’au Vatican, ils s’en contenteront.
C’est le moment que Roger Ludwig choisi pour demander innocemment :
- Dans son testament, Gouffier de Lastours fait allusion à un parchemin couvert de signes dont il aurait également établi une copie. 
- Oui ! S’exclame Rosine. Nous savons maintenant que les signes qu’il contient sont les caractères d’une écriture ancienne. Un collègue de Samuel le déchiffre actuellement.
- De quelle langue s’agit-il ? S’enquièrent le nonce et Roger d’une même voix.
- Sans doute d’araméen, nous attendons la confirmation. Intervient Samuel.
Après s’être longuement étendu sur les mérites respectifs des différents idiomes pratiqués au Moyen orient du temps de Jésus, le nonce nous signifie la fin de l’entretien :
- Je vous tiendrai informé de l’avancement de nos recherches par l’intermédiaire de Monsieur Ludwig. Ah ! J’oubliais, simple curiosité, j’aimerais connaître la signification du texte rédigé en araméen.
Un prélat anthracite et grisonnant apparaît comme par miracle et nous raccompagne pendant que Roger demeure avec le nonce.
EC3dIl est temps de faire le point. Depuis la veille, les noms de Constantinople, Antioche, Svac, Vatican ou encore ceux d’Etiennette, Ranulphe, Nexon, Aguiles, Barthelemy, apôtres, Urbain, Adhémar, Hugues… tournent et se télescopent sans cesse dans nos têtes. Samuel estime que rien ne vaut un bon repas pour se remettre les idées en place. Il nous convie donc chez Francis, restaurant situé en face du pont de l’Alma à quelques pas de la nonciature.
Nos impressions sur la visite que nous venons d’effectuer occupent nos conversations de début de repas. Parlant du nonce et de Roger, Sam jette sa gourme : 
- Vous avez entendu sur quel ton ils nous ont parlé. Il est sûrement trop tard pour soigner leur complexe de supériorité. 
Je le reprend :
- Tu exagères. Mais il est vrai que je ne me suis pas sentie très à l’aise non plus. Ce Monseigneur n’a-t-il pas essayé de nous soutirer les originaux en nous culpabilisant. Je sais bien que c’est  la technique préférée des cathos et  j’ai eu peur un instant que Rosine se fasse avoir. Ils ne m’ont pas impressionné, ce qui prouve que les traces laissées par l’éducation des sœurs ne sont pas toutes négatives. N’est-ce pas Sam ! En revanche j’ai trouvé le nonce particulièrement hypocrite lorsque, l’air de rien, il nous a demandé, par simple curiosité, de lui communiquer la signification du parchemin.
Sam continue :
- Quinze partout pour les sœurs. Mais tu as raison, ils ont donné l’impression d’être contrariés par l’histoire de Gouffier.
- C’est normal, l’église a toujours été attentive aux évènements qui ont émaillé son histoire afin de les présenter au bon peuple avec toute l’objectivité de la foi.
- A moins que notre affaire concerne des informations ou des faits que l’église a choisi de ne pas divulguer. Rétorque Rosine.
Nous sommes tous d’accord et Sam nous questionne :
- Alors mesdames comment avez-vous décidé de régler cette affaire de famille ?
- Un professeur nommé Samuel envisagerait-il de nous conseiller ?
La réponse se fait attendre car il est impossible de déranger le professeur lorsqu’il déguste des profiteroles au chocolat à la fin d’un festin commencé par des fruits de mer arrosés d’un bon Sancerre. Il nous faut donc patienter et admirer Sam se léchant consciencieusement les babines avant qu’il se lance :
- Je continue à croire que Gouffier était porteur d’une relique qu’Adhémar a jugée importante au moment de sa découverte mais qu’un an plus tard, l’abbé Hugues avait le recul nécessaire pour décider si l’information méritait d’être transmise à Rome. En attendant le résultat du travail de Bernard Laudinier et les nouvelles de la nonciature,  réunissez un maximum d’informations sur tous les noms cités dans le testament et surtout, cherchez si des chroniqueurs de l’époque ont rapporté les péripéties du siège d’Antioche (L). Nous y verrons alors  peut-être plus clair.  
Content et rassasié, Sam choisi un Havane pour accompagner son café et satisfaire ses instincts épicuriens.
Le lendemain potron-minet, petit déjeuner avalé et Sam parti rejoindre ses étudiants, nous nous mettons, Rosine et moi, en ordre de bataille pour accomplir en bons petits soldats la mission confiée la veille par notre cher professeur.

5 Responses to “Chapitre 3 Documents…”

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