Chapitre 2 Croisades…
Croisades, papes, nobles chevaliers, miracles, on trouve tout sur Internet
EC2a Le soir même, je coiffe Samuel au poteau pour lancer une recherche sur Internet à l’aide des mots clés : Adhémar de Monteil (L) et Urbain II (L). Mauvais perdant, il maugrée penché sur mon épaule :
- La nuit peut être source d’autres plaisirs. Promets-moi de ne pas t’éterniser, je suis presque mort de fatigue.
Le bougre ! Quand je m’endors à deux heures du matin après avoir escompté d’autres plaisirs, il est encore collé devant l’écran.
Il se réveille à l’aube tout guilleret sans tenir compte de ma très très très bonne humeur !
- Florence chérie, pardonne-moi pour cette nuit. Je subodore que la première croisade lancée par Urbain II et dirigée par Adhémar de Monteil est surtout une opération de communication géniale montée de main de maître à des fins purement politiques.
- C’est de la déformation professionnelle, mais tu te trompes. Malgré toutes leurs dérives sanglantes, les croisades ont été des vrais actes de foi. Par ailleurs, as-tu trouvé quelque chose qui puisse éclairer le contenu du manuscrit ?
- Non, rien ; Adhémar a sûrement expédié à Urbain par l’entremise de Gouffier une relique quelconque. Elle doit croupir à l’heure qu’il est dans la cave d’un musée ou d’une église. Quand à ta vision des croisades, elle prouve que l’éducation dispensée par les sœurs n’est jamais entièrement perdue.
- Bien Monsieur le professeur, je t’abandonne aux recherches politiques pour me concentrer sur mon Gouffier.
- Une dernière chose, quand tu téléphoneras à Rosine, demande-lui si elle a bien placé l’original du parchemin (L) en lieu sûr. On ne sait jamais, il a peut-être de la valeur.
EC2b Après plus d’un mois passé à éplucher tous les sites imaginables, je dois avouer à mon compagnon mon échec : je n’ai rien déniché de tangible sur Gouffier. Samuel se vante d’avoir été plus performant dans l’analyse de l’histoire de la première croisade. Je pense, par devers moi, que son mérite n’est pas si grand compte tenu de la pléthore de publications qui traitent du sujet et lui demande de m’exposer le résultat de ses recherches.
Lors de l’appel d’Urbain II, au concile de Clermont (L) en novembre 1095, les chroniqueurs rapportent qu’Adhémar s’élance le premier vers le Pontife et se propose de «prendre la croix». Urbain II le nomme dès le lendemain légat (L), c’est-à-dire chef spirituel de la première croisade.
Ne croyant pas à la spontanéité d’une telle nomination, Samuel se lance dans une étude plus approfondie de la vie des deux hommes.
Odon de Lagery connu également sous le nom d’Eudes de Châtillon, futur Urbain II et Adhémar de Monteil sont gagnés par l’esprit de renouveau spirituel qui règne à l’abbaye de Cluny (L) sous l’égide de l’abbé Hugues de Sémur (L). Ils sont de la même génération. De leur rencontre nait une connivence exceptionnelle entre deux êtres issus du même milieu : Odon vient d’une vieille famille de Champagne, les Lagery et Adhémar est le fils du comte de Valentinois.
A cette époque, les jeunes clercs clunissois n’ont qu’une obsession : affranchir l’église de l’influence des seigneurs laïcs et prendre le pouvoir par l’entremise d’un clergé discipliné, soumis et consacré selon le droit canon (L). Le début du XIe siècle voit tous les papes qui se sont succédés s’atteler à cette tâche sans réussir à la mener à bien.
Odon et Adhémar ont la trentaine lorsque Grégoire VII (L) accède au trône pontifical. En 1074 et 1075, ils sont conquis par la promulgation de la réforme grégorienne (L). Son objectif est de réunir tous les pouvoirs de l’église entre les mains du pontife.
Sous le nom de «Dictatus papae» (L), Grégoire VII revendique pour la papauté des prérogatives considérables.
Seul le pontife romain est dit à juste titre universel. Seul, il peut déposer ou absoudre les évêques. Le pape est le seul homme dont tous les princes baisent les pieds. Il lui est permis de déposer les empereurs. L’Eglise romaine n’a jamais erré; et selon le témoignage de l’Ecriture, elle n’errera jamais…
L’instauration de l’élection du pape par les seuls cardinaux n’est entrée en vigueur que depuis le 13 avril 1059, date du décret promulgué par le pape Nicolas II sur l’instigation du moine Hildebrand. Ce dernier n’a pas du regretter son conseil le jour ou il est devenu pape lui-même sous le nom de Grégoire VII. Cette élection et le Dictatus papae consacrent l’élimination de l’investiture laïque en légitimant la primauté du pouvoir de l’épiscopat devenu libre de n’obéir qu’au Pape, détenteur exclusif de la connaissance et de l’expression de la volonté divine.
Afin d’éviter tout retour au passé, Grégoire VII confirme les dispositions prises par ses prédécesseurs concernant l’éradication de la simonie c’est-à-dire le trafic contre argent des biens d’Église et du nicolaïsme, le mariage des prêtres, pour éviter toute tentation d’enrichissement personnel.
Le soutient apporté au pape par les jeunes Odon et Adhémar est vite récompensé. Leur ex-condisciple de l’abbaye de Cluny nomme respectivement Adhémar évêque du Puy en 1077 et Odon cardinal d’Ostie en 1078.
EC2c Mais les laïcs n’ont pas renoncé à leurs prérogatives spirituelles. L’empereur Henri IV d’Allemagne veut garder sa mainmise sur l’église. Il pousse des évêques réfractaires à déposer le pape Grégoire qui riposte en excommuniant le monarque. Le feuilleton continue, ce dernier se repent et Grégoire l’absout de ses fautes à Canossa (L) en 1077. En 1080, après un répit de trois ans, le même manège se répète. Cette fois, l’empereur réussit à chasser Grégoire VII de Rome pour installer à sa place l’antipape (L) Clément III.
Grégoire nomme ensuite Odon légat pour la France et l’Allemagne. A ce titre, il préside tous les synodes qui se tiennent aux fins de condamner l’antipape et les partisans de l’empereur. Pendant cette période, avec Adhémar, ils assistent impuissants au spectacle des luttes sanguinaires que se livrent les chevaliers (L) afin d’étendre leurs influences territoriales. Au-delà des ambitions personnelles ces seigneurs doivent faire face à l’augmentation et à l’appauvrissement de leurs sujets. Ils en profitent au passage pour imposer ici et là un clergé à leur dévotion.
Pour couronner le tout, au-delà de la bisbille permanente entre Constantinople (L) et Rome (L) à propos du sexe des anges il y a l’affaire du 16 juillet 1054 à désamorcer.
En 1053, après la défaite des armées pontificales et byzantines devant les Normands en Italie du sud, le pape Leon IX envoie le cardinal Humbert de Moyen-Moutier en ambassade à Michel Cérullaire, patriarche de Constantinople, pour convenir de la meilleure conduite à tenir. A la suite d’un malentendu linguistique, nait un conflit entre le cardinal et le patriarche qui débouche le 16 juillet sur des excommunications réciproques à qui mieux mieux. Afin de clore cette querelle somme toute anodine, Grégoire VII appelle, pour la forme, les guerriers d’occident à porter secours à l’empereur byzantin mis en déroute par les Turcs à Malazgerd en 1071.
Ce n’est qu’un siècle plus tard, à la faveur du sac de Constantinople par les chevaliers de la IVe croisade, que le schisme sera consommé entre l’Église d’Orient ou orthodoxe (L), «conforme à la vraie foi» et l’Église de Rome ou catholique,(L) «universelle».
Voici résumé ce que Samuel a retenu de ses recherches. Avec un luxe de précautions oratoires, je fais remarquer à mon adorable compagnon que je ne discerne pas plus de coup politique génial dans cette histoire de papes que je ne vois d’éclairage au sujet du mystère qui entoure la lettre de Gouffier. Je suggère donc :
- Avant d’aller plus loin, ne penses-tu pas que nous devrions retourner chez Rosine explorer le contenu de la seconde malle ?
Sa réaction est à la hauteur de mes espérances :
- Je préfère rester sur ma lancée. Ne t’inquiète pas ma chérie c’est maintenant que cela va devenir intéressant.
Je m’incline et le voilà reparti ! Quand on aime…
EC2d Après la disparition de Grégoire VII, alors que Rome est aux mains des partisans de Clément III, Victor III assure un an d’intérim sur le trône pontifical. Il meurt et laisse le 12 mars 1088 la tiare à Urbain II, patronyme choisi par Odon de Lagery pour exercer son apostolat. Après son élection, Urbain est hébergé pendant huit mois en Sicile par le Normand Roger de Hauteville. Début 1089, il entre à Rome, encore occupée par l’antipape Clément III, sous escorte normande ; mais il en est chassé l’année suivante par Henri IV. Ce n’est qu’en 1093 qu’il regagne Rome triomphant après avoir manœuvré depuis la France et l’Angleterre contre les visées de l’empereur d’Allemagne.
Soi-disant pour m’édifier, le discours scientifique de Samuel tourne à l’exégèse.
- Vois-tu ma chérie, pour bien comprendre la suite, il faut se mettre à la place d’Urbain et d’Adhémar…
- Je ne te savais pas prêt à te convertir. Envisages-tu également l’abstinence ?
C’est fou comme les hommes peuvent parfois perdre le sens de l’humour : la preuve, le regard que Samuel me jette en continuant sa tirade que j’ai eu le front d’interrompre. Avec mauvaise foi il me lance :
- Si je ne t’intéresse pas …
J’attends en silence car je sais qu’il a trop envie de continuer, ce qui ne manque pas de se produire :
- Les chroniqueurs du moyen âge décrivent les actions en évitant d’aborder la psychologie des acteurs dont ils sont souvent les serviteurs. En les lisant on voit pourtant se dessiner en filigrane le cheminement intellectuel des personnages centraux de leurs récits. Perspective qui offre des présomptions de réponses aux questions que les historiens se posent encore aujourd’hui ; comme par exemple, celle des raisons qui ont conduit Urbain II à lancer la première croisade.
Comme je te l’ai déjà expliqué, Cluny est le creuset de la politique catholique de l’époque. Au sein de cet ENA de la foi, on prêche pour une administration sacerdotale rigoureuse et jacobine afin de soumettre la société au pouvoir spirituel avec, pour commencer, la mise en oeuvre de la réforme grégorienne. Entré comme moine, Odon a gravi tous les échelons pour devenir, au bout de dix ans, prieur de l’abbaye de Cluny. Il connaît tous les établissements essaimés par Cluny et sait s’en servir comme vecteurs d’influences et moyens de communication grâce aux réseaux infiltrés de la base au sommet de la hiérarchie cléricale. C’est si vrai que devenu Urbain II, un de ses premiers gestes est de placer toutes les abbayes sous sa responsabilité directe.
Je suis persuadé qu’Odon et Adhémar sont restés particulièrement proches.
Je m’étonne :
- Pourquoi Adhémar plus qu’un autre ? D’accord, en plus d’avoir usé leurs soutanes sur les mêmes prie-Dieu ils sont français et nobles. Mais ces motifs sont-ils suffisants ?
- Les raisons ne manquent pas. De retour d’un pèlerinage en Terre Sainte dont le chemin passe par Constantinople, Adhémar a vraisemblablement rencontré l’empereur byzantin Alexis 1er Commène (L). Cette visite ressemble fort à une ambassade informelle. Urbain II ne rejoint-il pas Adhémar de Monteil le 15 août 1095 dans son évêché du Puy afin d’être informé de la véritable situation des chrétiens d’orient et des dispositions d’esprit de l’empereur à son égard, en cas de croisade ? Est-ce également une coincidence si Urbain convoque le concile de Clermont pour le mois de novembre de la même année depuis la ville du Puy ?
Quand on sait à quel point les prélats sont attentifs au respect des rites sacerdotaux, on imagine le soin avec lequel ils ont dû préparer la mise en scène du concile de Clermont. Lorsqu’il se rend au Puy, Urbain II vient d’achever l’élimination des derniers dissidents lors du Concile de Plaisance en mars 1095. Pour finir d’asseoir son pouvoir, il lui reste encore à mettre la chevalerie (L) au pas. Le pape Grégoire VII avait, en son temps, appelé du bout des lèvres les guerriers d’occident à porter secours à l’empereur byzantin. En reprenant cette initiative à leur compte, les deux hommes ont créé le concept de pèlerinage armé, c’est à dire le droit d’ingérence religieuse.
La réussite d’un évènement dépend de deux ingrédients principaux : contenu et communication.
Entre août et novembre 1095, tous les réseaux catholiques sont activés, Urbain paie de sa personne. Il se rend à Cluny et dans plusieurs cités pour rencontrer et obtenir le soutient de personnalités importantes comme celui de Raymond de Toulouse (L). Il faut qu’archevêques, évêques, seigneurs, chevaliers, bourgeois, clercs et manants soient présents au rendez-vous. Imagine la mise en scène à Clermont, le 27 novembre 1095. Sur une place trop petite pour contenir la foule Urbain II promet richesse aux vivants et paradis aux futurs morts, la trêve de Dieu,… ne vous tuez plus les uns les autres, tuez seulement les autres. La démagogie de son prêche pour cette croisade sera rarement égalée. Au moment où il conclut, Adhémar se jette vers la chaire du pape. Il se proclame avec emphase premier des croisés en s’écriant : Dieu le veut, devise que la foule reprend en cœur.
Le pape a enfin réussi à assoir son pouvoir en ouvrant la chasse à l’infidèle pour les deux siècles à venir. Ne crois-tu pas à présent que le rôle joué par Adhémar le désigne naturellement comme la cheville ouvrière de l’affaire ?
J’avoue à Samuel qu’une fois encore il m’a séduite… et convaincue !
Il est temps de revoir Rosine.

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