Chapitre 1 Trouvailles…
Trouvailles généalogiques
EC 1a J’ai toujours entendu dire que nos ancêtres étaient aristocrates. Les railleries de Samuel ont diminué du jour où, consultant un site dédié aux recherches généalogiques (L) sur Internet, j’ai découvert que, par Pérégrine, arrière, arrière petite fille de Gouffier de Lastours (L) dit le Lion, nous descendions de cette illustre famille. J’ai appris aussi l’existence d’une parente éloignée, issue de Sybille, cousine issue de germains de Pérégrine : Rosine qui vit encore aujourd’hui à Périgueux. Ma mère peut enfin damer le pion à mon père. Lors des cocktails organisés dans l’appartement familial de la rue Gay Lussac, près du jardin du Luxembourg, elle se pavane du mérite de notre Gouffier devant les « cantonniers ». C’est ainsi que Samuel désigne les collègues de mon père, patrons de grandes entreprises de travaux public. Basses représailles verbales envers un monde qui nous fait grief de ne pas « mettre notre nom au bas d’un parchemin ».
Après quelques semaines d’investigations, j’ai réussi à trouver l’adresse de ma parente. Il reste encore un obstacle : persuader Samuel de m’accompagner dans le Périgord (L) pour lui rendre visite. Je profite d’un dîner en tête à tête pour lui avouer ce souhait de rencontrer Rosine. Lorsque je lui ai téléphoné, passé la surprise, une curiosité réciproque à pris le dessus. Je lui ai proposé de lui rendre visite à l’occasion des vacances de la toussaint. Nous avons décidé de nous retrouver le jour de notre arrivée au bar de l’hôtel Mercure de Périgueux.EC 1b
Sam me prend la main amoureusement :
- Florence, petite coquine, tu as bien préparé ton coup. Mais j’adore tomber dans tes pièges, tous tes pièges…
Voici un voyage et une fin de soirée qui se présentent sous d’excellents hospices.
Rosine ne parait pas ses soixante dix ans. De petite taille, avec ses cheveux blancs agrémentés de mèches grises, courts et bien coiffés, elle porte des vêtements à la mode sobres et sans ostentation. Sa tournure d’esprit légèrement caustique plait énormément à Sam. En riant je lui rappelle que, foi de Lastours, cette cousine est mienne ! Connivence et sympathie ont bien vite envahi notre relation.
Sam qui n’affectionne pourtant pas les visites de châteaux accepte tout de go la proposition de Rosine d’être notre guide en Périgord : c’est gagné !
Pour ce premier rendez-vous, elle s’est munie d’une documentation avec des photos décrivant et montrant les lieux fréquentés par nos aïeux. Nous apprenons ainsi qu’avant le XIVe siècle, la famille Lastours dont les armes sont constituées de trois tours d’argent semées de fleurs et de lys d’or, a possédé trois châteaux situés à Pompadour (L), Hautefort (L) et Lastours (L). L’histoire de ces domaines est faite de successions conflictuelles, parfois même sanguinaires.
Le lendemain matin, depuis la rue Taillefer où Rosine nous attend sur le pas de sa porte, nous devons longer la cathédrale Saint-Front et ses coupoles qui ont servi comme modèle au Sacré Coeur à Paris pour rejoindre la route de Limoges. Au bout d’une heure de traversées de zones commerciales entrecoupées de villages et de champs, nous prenons à droite une route départementale conduisant au village de Rilhac-Lastours (L).
Il ne subsiste que des vestiges de notre demeure ancestrale : une grande enceinte polygonale à tours circulaires (XVIe siècle), entourant un donjon quadrangulaire construit au XVe siècle sur les modèles romans et, dans la cour, des vestiges de logis des XIIIe, XVe et XVIe siècles. EC 1c
Un jeune guide nous explique que le premier Lastours-Gouffier apparaît en 950 dans la chronique rédigée par Geoffroy de Vigeois à la fin du XIIe siècle Vers l’an mil, à l’origine du lignage, Gui de Lastours, dit « le Noir » aurait érigé trois tours en bois. Plus tard, la première construction en pierres serait l’œuvre de Gouffier, grand héros de la première croisade (L) qui a participé aux sièges de Nicée(L) et d’Antioche (L) et dont la chanson d’Antioche (L) rapporte les exploits. Il est dit aussi que c’était l’un des plus intrépides et des plus vaillants hommes de la terre. En I097 il défendit un fort protégeant Antioche à la tête de cinq cents hommes. Il se couvrit de gloire au siège de Maarahel-Noumann en Syrie du 20 novembre au 11 décembre I098 ; premier à monter aux remparts sur une échelle qui se cassa alors qu’il était arrivé au sommet, il élimina tous ses adversaires donnant le temps à ses compagnons d’ouvrir une brèche.
Il nous raconte enfin la légende de l’origine du surnom : « Chevalier au Lion » attribué à Gouffier de Lastours en Terre Sainte (L).
Après avoir sauvé un lion qu’un énorme serpent étouffait dans ses replis, le vaillant chevalier découpa le reptile en plusieurs tronçons avec son épée. Reconnaissant, le lion devint son ami. Quand Gouffier voulut embarquer le fauve sur le bateau qui devait le ramener en France, les autres passagers s’y opposèrent. Le lion tenta bien de suivre l’embarcation à la nage mais se noya.
De retour à Périgueux, Rosine nous reçoit chez elle. Son appartement est situé au premier étage d’un immeuble datant du XIXe siècle, juste au-dessus d’un commerce de textile qui fut autrefois tenu par ses parents. La décoration des trois pièces qu’elle occupe lui ressemble. Des quelques meubles modernes de qualités agrémentés ici et là de bibelots plus anciens émane une atmosphère de quiétude dont nous sommes heureux de profiter après cette dure journée de stakhanovisme touristique.EC 1d
Sam bien calé dans un fauteuil, plaisante en sirotant un Porto :
- Je ne sais pas pour Rosine mais si le guide avait connu ton côté féline, ma chérie, il n’aurait pas été si étonné d’apprendre que Gouffier était ton ancêtre.
La répartie de Rosine fuse :
- Voyons Sam, j’ai passé l’âge de la félinité.
Puis dans un autre registre elle reprend pensive :
- Grand-mère prétendait que nous descendions d’une grande famille de la région mais personne ne la prenait au sérieux. Certains expliquaient que la perte de son mari, mort à Verdun, lui avait un peu dérangé l’esprit. Ma connaissance de mon arbre généalogique se borne aux ancêtres que mes arrières grands parents ont pu évoquer devant moi. A ce propos, j’ai deux vieilles malles pleines de paperasses qui doivent dater de Mathusalem et dont je ne connais même pas le contenu. Tu peux les prendre.
Se tournant vers Sam avec un sourire un peu narquois :
- Elles sont lourdes et au grenier ; il faut un homme fort qui ne craigne pas les araignées.
Le torse légèrement bombé, Samuel nous précède dans l’escalier en pierre prêt à affronter le péril arachnéen. A l’aide d’une lampe de poche, nous finissons par dénicher le trésor. Nous ne sommes pas trop de trois pour descendre ce fardeau jusqu’à l’appartement de Rosine.
Sous une épaisse couche de poussière, nous mettons à jour une grande et belle malle en cuir de Russie craquelé à souhait. En réveiller les fermetures endormies s’avère très laborieux. Au cours de cette besogne Rosine remarque sur un ton nostalgique :
- C’est grand-père qui l’a rangée dans le grenier avant de partir au front. Après avoir mis sa robe noire, grand-mère, accablée de chagrin, n’a jamais permis qu’on y touche.
La malle est bourrée de papiers entassés pêle-mêle jusque ras bord. Des lettres d’amour et d’amitiés sont mélangées en vrac à des actes d’état civil, des missels et des photos. Il s’en dégage une odeur oppressante de renfermé, effluves de fantômes hantés d’un espoir de résurrection par l’empreinte de l’écrit. Tour à tour rédempteurs ou fossoyeurs. Nous nous interpellons sans cesse :
- Flo, regarde cette lettre !
- Rose tu as vu cette photo ? Non Sam ne pose pas cette image, donne-la ! Et ce bébé, qui est-il ?
- C’est ton grand-père qui a écrit cela ? Comme il devait être amoureux, c’est trop tendre. Sam montres-nous le document que tu viens de poser, non, pas celui-là, l’autre, là-bas il m’a l’air intéressant…EC 1e
A six heures du matin, exténués, rompus, fourbus, les yeux rougis et cernés d’insomnie, nous nous retrouvons accoudés au bar d’un estaminet devant un café fumant.
Qu’il nous est difficile de profiter des quelques heures de repos qe nous nous sommes accordées. Pourtant, je remarque que ce n’est pas seulement la fatigue qui creuse le visage de Sam. Après quelques altermoiements, il consent à se livrer :
- Il ne me reste aucune trace écrite ou picturale de ma famille disparue. J’ai appris cette nuit plus qu’en dix ans d’études en sciences politiques. J’ai compris que les racines humaines n’étaient pas des abstractions. C’est un devoir d’empêcher leur anéantissement. Si tu le désires, je suis prêt à t’aider. Et puis, qui sait si un gentil fantôme ne nous adoptera pas.
J’acquiesce, folle de joie !
A l’heure dite, nous retournons chez Rosine afin de poursuivre nos fouilles de façon plus ordonnée. Commence alors une période fastidieuse de classement qui transforme nos vacances périgourdines en stage d’archiviste. Interdit de lire, on a juste le droit de classer. A ce jeu, Sam triche sans vergogne. Faisant preuve d’une mauvaise foi bien masculine, il prétend avoir besoin de lire pour classer. Avec Rosine nous devons constamment le rappeler à l’ordre. En conclusion, le métier d’archiviste est bien difficile pour les néophytes.
Au bout de deux jours alors que nous finissons de vider la première malle Rosine tombe sur une sorte de vieux carton à dessins formé de deux plaques rigides tenues ensemble par des bolducs en coton. Après avoir dénoué les liens, le carton du dessus reste collé au contenu. Détaché avec précautions, nous constatons qu’il couvre un simple feuillet d’environ huit centimètres sur vingt dont la texture irrégulière ressemble aux papiers moulinés à l’ancienne offerts aujourd’hui dans certaines boutiques de cadeaux. Il est revêtu d’un texte rédigé à la main que nous sommes incapables de déchiffrer.
Samuel croit avoir reconnu des mots latins. Il propose de le montrer à un spécialiste dès notre retour à Paris prévu le lendemain. En attendant de savoir exactement ce qu’il représente, nous en faisons une photocopie et Rosine s’engage à mettre l’original à l’abri.EC 1f
A peine arrivés à Paris, je m’empresse de joindre Roger Ludwig par téléphone. C’est un ami de mes parents féru de latin. Par curiosité, il accepte notre invitation à dîner le soir même. Cette mission accomplie, Samuel peut retrouver ses étudiants à l’école des sciences politiques et moi reprendre mes chantiers de décorations.
Nous avons choisi un restaurant sous les arcades de la coulée verte près de la gare de Lyon. La coulée verte est le nom d’une promenade de verdure créée sur le viaduc désaffecté de l’ancienne ligne de chemin de fer qui reliait la gare de Reuilly à celle de la Bastille, remplacée aujourd’hui par un opéra qui déborde sur la rue de Charenton où les échoppes d’artisans disparaissent peu à peu. L’endroit est calme et proche du domicile de Roger Ludwig. Nous laissons à peine à notre invité le temps de s’installer, tant nous désirons lui montrer notre trouvaille. Il la compulse longuement, la pose, demande la carte, commande un Martini, prend son temps pour choisir son menu… En cet instant, cet homme ne se doute pas qu’il vient parfois aux personnes les plus civilisées l’envie irrésistible d’étrangler leur prochain. Sans tenir compte de l’impatience que nous ne sommes plus capables de contenir Roger Ludwig explique :
- Il faut dire merci à Charlemagne. C’est sous son règne qu’une nouvelle écriture est née. Elle est ronde, régulière et lisible son nom est la minuscule caroline. Les lettres montantes et descendantes sont légèrement penchées vers la droite et les mots sont séparés par un espace : exactement comme sur votre manuscrit. Au début du Xe siècle, elle a été imposée comme écriture unique dans tout l’Empire Carolingien. Pour tracer les lettres le copiste utilisait une plume d’oie à bec droit. A la fin du XIIe siècle, elle a cédé la place aux lignes anguleuses de l’écriture gothique avec des lettres très décoratives, successions de pleins et de déliés obtenus par les copistes à l’aide de plumes d’oies taillées en oblique. En conséquence, selon toute probabilité, cette missive a été écrite après l’an 900 et avant l’an 1200. Son contenu est intéressant à bien des égards. Je n’ai jamais rien vu de pareil. Avez-vous tenu l’original entre vos mains ?
Sans lui donner trop de détails, nous lui confirmons l’avoir vu chez une lointaine cousine qui aimerait en connaître le sens.
Notre invité reprend :
- C’est très simple, L’auteur est un certain Gouffier de Lastours qui indique qu’il copie le courrier à lui remis par Adhémar de Monteil (L) lors du siège d’Antioche avec ordre de la remettre en mains propres au pape Urbain II (L) à Rome. Qu’il a rédigé cette copie pour qu’un membre de sa famille puisse le remplacer dans sa mission pour le cas où Dieu le rappellerait à lui.
Après les salamalecs d’usage, le texte copié dit à peu près ceci :
Veuillez recevoir Gouffier de Lastours, héros de notre croisade. Je lui ai confié mission de vous remettre dans le plus grand secret ce qu’un apôtre du Christ a laissé à Antioche et que nous avons découvert.
Nous avons pris toutes dispositions pour que soupçons ne soient pas éveillés en chargeant Raymond d’Aguiles (L) et un autre chevalier d’œuvrer pour égarer nos ennemis.
Et c’est signé, Adhémar de Monteil, Légat du pape.
Pendant que je note ces informations, il ajoute pensif :
- Si cette lettre n’est pas apocryphe et que le messager n’a jamais rencontré le pape, cela signifie que les paroles d’un apôtre du Christ sont perdues quelque part dans la nature.
Le reste de la soirée, notre invité se perd en conjectures que nous écoutons sans donner notre avis.


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