Chapitre 15 Une fois n’est…
EC15A Une fois n’est pas coutume mais certains journalistes sont parfois prudents.
Albert Renard fait signe à Pierre de le rejoindre à sa table au restaurant de l’Holiday Inn, place de la République. Les deux anciens militants d’extrême gauche éprouvent la même joie de se revoir. Le journaliste du Monde est aussi gros et petit que Laudinier est grand et mince. Il porte une barbe fournie et cache sous des verres épais sertis d’une large monture en écailles des petits yeux verts et vifs qui ne cessent de clignoter.
Ils se congratulent longuement. Puis, Albert étudie minutieusement le menu alors que Pierre ne lui jette qu’un coup d’œil et annonce au garçon venu prendre la commande :
- Mon choix est fait, un steak grillé salade.
- Nous ne nous sommes pas vu depuis plus de dix ans, c’est bien frugal pour fêter nos retrouvailles.
- Depuis la mort de Bernard, j’ai perdu l’appétit.
- Excuse-moi, je ne savais pas.
- C’est récent, il a probablement été assassiné par ma faute.
- Je prends la même chose que toi, on fera un gueuleton une autre fois. Je commande quand même une bouteille de Madiran, je lui suis resté fidèle.
Pierre esquisse un sourire qui se transforme en rictus, comme si ses muscles zygomatiques refusaient d’obéir.
- Avec Raymonde, quand nous débouchons une bouteille de Madiran, en écoutant un disque de Jean Ferrat c’est la « totale nostalgie. »
Albert tente une nouvelle fois de dérider son ami :
- Ne nous attardons pas sur notre passé. Tu as viré à droite en signant un bail avec les cocos et je suis passé de l’Internationale au Monde. Pas de quoi pavoiser.
Est-ce à cause de l’assassinat de ton fils que tu as voulu me revoir ?
- Pas exactement – Il décrit les circonstances de l‘accident, relate en détail les menaces et l’enquête de police en cours. – Mon fils était expert en écritures archaïques. Un de ses collègues, professeur à Sciences-po lui a confié un manuscrit en araméen à déchiffrer – lui tendant un papier – voici le résultat de son travail. D’après Bernard, la diffusion de ce texte serait très mal vue au Vatican. Comme c’était le digne fils de son père, il avait l’intention de jeter ce pavé dans la mare en le publiant. J’aimerais connaître ton opinion. Si tu partages l’avis de mon fils, m’aiderais-tu à le faire paraître. J’exaucerais ainsi sa dernière volonté.
Albert Renard lit le texte avec soin et conclut :
- Je crois avoir compris. Si ce parchemin est authentique, c’est plus qu’une affaire d’État.
- Explique-moi.
- Je ne préfère pas, je veux d’abord vérifier et me faire confirmer certains éléments. De ton côté tu dois t’assurer de l’existence de l’original et m’apporter la preuve de son authenticité. En attendant, il est hors de question de le diffuser.
- C’est si important ?
- Fais-moi confiance, je suis journaliste au Monde depuis plus de vingt ans et je connais les précautions à prendre. Changeons de sujet, je ne te demande pas comment va Raymonde, je l’imagine.
Pierre n’insiste pas et la conversation se poursuit sur d’autres registres.
EC15B Attirée par la voix de Samuel, Florence le rejoint dans son bureau. Elle n’entend pas les paroles de celui qui est à l’autre bout du fil mais comprend très vite qu’il s’agit de Pierre Laudinier.
- Non, je ne peux pas vous confier le parchemin original. Il existe mais je ne peux pas non plus vous le montrer.
…
- Encore moins pour le montrer à un journaliste. Bernard m’avait promis de me prévenir avant toute diffusion.
…
- Votre appel tombe bien car je m’apprêtais justement à vous téléphoner. C’est un peu délicat mais il n’est pas impossible que la mort de Bernard soit liée à ce document.
…
- Rosine, la cousine de Florence qui habite Périgueux, a été victime d’un cambriolage et les malfaiteurs ne se sont intéressés qu’à ses papiers dont ce fameux parchemin. Ils n’ont pas mis la main sur l’original qui est en lieu sûr. Mais le plus curieux est que la police semble avoir fait un lien entre ce vol et l’accident de Bernard.
…
- Nous nous sommes demandé si cela ne viendrait pas de votre côté. La police ne vous a-t-elle rien dit à ce sujet ?
…
- Donc un policier a pu prendre connaissance du parchemin qui se trouvait dans le dossier qu’on vous a restitué.
…
- Oui, c’est cela, renseignez vous auprès de cet inspecteur. En attendant, il vaut mieux ne pas en parler à votre ami journaliste. Il ne vous relancera peut-être pas. Dans le cas contraire, prévenez-moi et nous déciderons ensemble ce qu’il y a lieu de faire.
…
- Tant que je n’ai pas vérifié qu’il n’est pas apocryphe, je ne peux et ne veux rien vous dire sur la signification de ce qu’il contient. Florence vient de me rejoindre, elle vous fait ses amitiés. Embrassez aussi votre épouse pour nous.
…
Pour Pierre, c’est une douche froide, il ne s’attendait pas cette évolution. Que peut bien cacher ce texte ? Albert et Samuel lui ont signifié la même fin de non recevoir. Malgré sa curiosité, le voilà obligé d’attendre comme il l’a promis. Absorbé par ses élucubrations, il n’entend pas le téléphone sonner. Raymonde l’interpelle :
- Tu ne réponds pas ?
-Si, si, …, il décroche et entend la voix de l’inspecteur Salim :
- Monsieur Laudinier, Le voyou qui a été arrêté prétend avoir seulement voulu dévaliser votre fils. En conclusion, c’est un braquage qui a mal tourné.
- Et vous le croyez ?
- Mes collègues de Drancy pensent que c’est vrai. Quel intérêt aurait-il de mentir après avoir reconnu les faits, d’autant plus qu’il a déjà été arrêté et condamné plusieurs fois pour des faits similaires.
- Il n’a rien dit d’autre ?
- Non, il nie être l’auteur des menaces dont vous avez été l’objet si c’est à cela que vous faites allusion.
- Donc pour vous, l’affaire est close.
- Oui, la justice va pouvoir suivre son cours.
- Excusez-moi d’abuser de votre temps mais j’ai encore besoin d’une précision.
- Je vous en prie.
- Qui d’autre que vous a pu avoir accès au dossier que vous m’avez rendu l’autre jour ?
- Pourquoi ?
- Il y a dans ce dossier une pièce qui devait rester confidentielle et dont la teneur a été divulguée. Il s’agit de la traduction d’un parchemin ancien.
L’inspecteur marque un long silence.
- Je l’ai effectivement remarqué en compulsant le dossier, mais je n’en ai pas compris le sens.
- Vous vous êtes arrêtés là ?
Après un autre long silence.
- Oui car il n’y avait aucun lien avec l’accident.
- Je vous remercie. Je vais me porter partie civile pour que mon avocat puisse avoir accès au dossier d’instruction.
- Vous n’obtiendrez pas grand-chose, Mirouni est insolvable.
- Ce n’est pas pour l’argent mais pour le principe.
- Vous êtes seul juge. Toutefois je crois qu’une telle décision ne fera qu’entretenir votre peine et celle de votre épouse.
- Merci du conseil.
En raccrochant, Pierre est certain que l’inspecteur Salim ne lui a pas dit toute la vérité et il se promet de rendre visite au commissaire Andrieu à Drancy.
